On a toujours le choix

Le choix, ce grand sujet de discussion philosophique.

Certains définissent la vie comme une suite de choix. Je suis d’accord avec cette définition sommaire. Puisque l’Homme est le seul animal doté de la raison – techniquement parlant – il est également le seul qui puisse, théoriquement, comprendre la notion de choix.

Je me rappelle avoir étudié la question dans un cours de philo au Cégep. Il serait tentant de trouver certaines situations où l’Homme n’a, en fait, pas de choix, où il a les mains liées, en quelque sorte. Les situations extrêmes sont un bon exemple: on pourrait facilement assumer que les soldats Nazis recevant l’ordre de fusiller des Juifs n’avaient pas le choix de le faire, où ils se feraient à leur tour fusiller. Mais, justement, cette notion de X ou Y implique le choix; ou je fusille ces Juifs, ou je me fais fusiller moi-même. Je ne veux pas mourir, donc je fais le choix de tuer.

Ce n’est pas faire un choix qui est difficile, mais plutôt assumer les conséquences qui en découlent, car elles peuvent être difficiles à mesurer, imprévisibles, dangereuses… et elles entraînent une panoplie d’autres choix à faire.

C’est pourquoi j’essaie de ne jamais blâmer les situations extérieures pour les choix que je fais quotidiennement. Si un imprévu survient dans mon horaire et que je n’ai pas le temps de faire à manger, et que je mange un sac de chips pour souper à neuf heures le soir parce que j’ai trop faim, je ne blâme par l’imprévu; je tourne la situation en une « leçon de vie » pour faire un meilleur choix dans un cas similaire, dans le futur. De même pour ma situation financière précaire, les cinq livres que j’ai pris à Cuba, les difficultés que j’ai au travail, mes peines et mes frustrations.

Serait-il donc préférable de s’auto-blâmer pour tout? Non. Je préfère ne rien blâmer du tout. Je pense que ça prend une bonne dose de caractère pour être capable d’assumer ses choix et les conséquences qui en ont découlé, et de continuer à avancer dans la vie. Les bénéfices de cette attitude sont nombreux: entre autres, je me suis débarrassé des « si » de mon passé, et j’utilise les « si » seulement pour faire un choix. Mais une fois qu’il est fait, je me défait des autres possibilités, qui sont maintenant choses du passé et inutiles. Et si je n’étais pas déménagée en Saskatchewan? Et si j’étais allée à l’université? Et si je n’avais pas abusé du crédit? sont tous des « si » hypothétiques, trop-tardesques et inutiles. Je les ai mis à la poubelle, afin de placer toute mon attention sur les nouveaux choix que j’ai à faire afin de régler les conséquences de mes choix passés.

Ça, j’y travaille. J’y travaille depuis des mois, et c’est le travail de toute une vie, dans le fond. Ces temps-ci, c’est difficile. Ça me travaille. Parce que j’aurais envie de blâmer le reste du monde pour les conséquences fâcheuses de mes choix récents.

Le 4 juin prochain, je déménage à Estevan. J’emménage avec mon chum. J’ai averti mon employeur deux mois à l’avance, par respect pour tout ce qu’ils ont fait pour moi. Cette semaine, la recherche d’appartement s’est conclue, et j’ai confirmé officiellement ma date de départ. Vient la prochaine étape: trouver un emploi.

Dans un ordre idéal, j’aurais trouvé une job avant de partir, avant même de chercher un appartement ou de donner ma démission. De ce fait, je regarde le marché et les offres depuis janvier. Sans rire. Elles vont et elles viennent, mais il n’y avait jamais grand-chose. Serveuse, caissière chez Wal-Mart, quelques jobs de bureau à tâches plates, petit salaire et… temps partiel. Mais je me disais toujours: bon, ça va venir, tu n’as jamais eu de problème à te trouver une job n’importe où. C’est le côté très positif d’un diplôme en comptabilité et administration: ça en prend partout.

Sauf que là, là, depuis cette semaine, ce n’est plus une recherche d’emploi potentielle, mais bien réelle. C’est devenu un besoin plutôt qu’une idée. Et il n’y a toujours rien. Estevan est une ville morte, ça, je le savais déjà. Quand le marché du pétrole a dégringolé, tout le monde a déserté et c’est devenu fantôme. Tout est en train de fermer, tout le monde a perdu sa job, il n’y a plus personne dans les rues, l’économie est en chute libre. Mais de la job en administration, y en a toujours partout, non?

Je sais que ça fait juste quatre jours que je me cherche une job. Sauf que j’ai l’habitude de la facilité, de la simplicité, de la ligne droite. Pas nécessairement du tout-cuit-dans-le-bec, mais proche. Je suis une excellente employée, j’ai beaucoup d’expérience et des références extraordinaires. D’habitude, quand j’applique sur une job, je l’ai. Genre là, tout de suite. Je passe une entrevue et deux jours plus tard je l’ai. Ça a littéralement toujours été le cas. Mais je n’ai jamais déménagé dans une ville-fantôme plus-de-pétrole économiquement-dévastée. Je n’étais jamais déménagée à Estevan.

J’avais trouvé la job idéale, ce matin. J’ai appliqué tout de suite. Ça fait deux offres d’emploi qui me disparaissent dans la face sans que j’aie le temps de poser ma candidature, avant même d’atteindre leur soi-disant date limite. Donc j’ai appliqué. Et ça n’a pas pris quatre heures pour recevoir un courriel de refus pas d’explication, un genre de refus généralisé et froid. Merci, mais non merci, tu fais pas l’affaire.

Depuis que j’ai reçu le courriel, j’essaye de me persuader que c’est à cause de mes disponibilités. J’ai mis le 13 juin, pour me donner une semaine après le déménagement. Mais, apparemment, à Estevan, les offres d’emploi sont postées quand ça fait deux semaines qu’ils sont dans la merde à avoir besoin de quelqu’un. J’essaye de me persuader que c’était dans trop longtemps, qu’ils ne peuvent pas attendre, donc qu’ils n’ont même pas pris la peine de regarder le reste. Parce que les autres options – que je ne suis pas assez bonne, que mon CV est trop diversifié, que je suis franco-canadienne, que sais-je, foutu bordel – me font trop peur.

Et depuis ce matin j’ai envie de tout blâmer sauf moi-même. J’ai envie de blâmer mon chum. Une ferme à Estevan, vraiment?! Ça m’enrage. Sauf qu’on avait deux choix. Ou il abandonnait la ferme de ses parents, ferme qu’il projetait d’acheter dans X ans pour y faire sa carrière et sa vie, ferme où il est déjà employé, pour venir habiter ici. Soit je partais là-bas, comme je fais toujours, en laissant tout derrière moi, comme je fais toujours. Le choix était clair, ça ne veut pas dire qu’il était facile.

J’ai envie de blâmer le pétrole, l’industrie instable et ses employés stupides qui vont dans les banques stupides retirer des sommes immenses pour construire des châteaux hideux et qui les abandonnent deux ans plus tard, hypothèque de 25 ans à peine remboursée, parce qu’ils ont perdu leur job. J’ai envie de blâmer mon ex, j’ai envie de blâmer l’économie et le gouvernement, bref, tout et n’importe qui sauf moi-même, alors que dans le fond, il n’y a rien à blâmer, même pas moi-même.

Ce n’est pas comme si j’étais dans la merde. Mon chum a une job. On en a parlé souvent, et il va nous supporter financièrement jusqu’à-ce que j’en aie une. Ce n’est pas comme si je n’essayais pas. Je rafraîchis les offres d’emploi à peu près quarante fois par jour, comme une torture auto-infligée. Je lis et relis mon CV en me demandant où est l’erreur. Je lis les Pages Jaunes comme une bible pour l’envoyer à chaque foutu bureau encore ouvert. Et si jamais le Wal-Mart est désespéré et veut engager du monde surqualifié pour être caissière, ben câlice, j’irai là.

J’ai eu le choix, j’ai fait un choix, et le truc, maintenant, c’est de ne pas regarder en arrière. Ma démission est donnée, j’ai averti mon proprio que je partais, je ne peux plus reculer. J’assume. Et j’avais juste besoin, je pense, de chiâler un petit peu avant de retourner lire les offres encore une fois.

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6 réponses à On a toujours le choix

  1. Josée dit :

    J’adore

  2. Nic dit :

    J’adore ton texte !

    Lorsque je me suis séparé, j’ai souvent pensé à tout ces « choix »… Ma conclusion était la même que toi: nous avons TOUJOURS le choix. Nous devons choisir les conséquence qui découle du choix par contre, et parfois, nous devons choisir entre deux maux, celui qui nous déplait le moins.

    Tu pourras au moins dire que tu as le courage de tout lâcher pour tes convictions: peu de gens seraient près à faire ce que tu as fais, c’est à dire, repartir à zéro. Qui sait, peut-être deviendras-tu une femme qui travaille sur la ferme ? Ce n’est pas nécessairement capilotracté, considérant tes convictions véganes…

    • Wumpa dit :

      Oui, chaque séparation (chums, amis, travail… lieux de vie) me font toujours réfléchir là-dessus. Ce n’est pas dire que c’est facile ou simple de faire un choix, mais simplement qu’il y en a toujours un.

      En fait, c’est ça, le plan, que je travaille sur la ferme! Mais ça va venir dans plusieurs années, ça me prend quelque chose entre-temps. C’est seulement une ferme de grain, pas d’animaux, et c’était une condition à ce que je reste là-bas, qu’il n’y ait pas d’élevage impliqué dans le futur 😉 (quoique on projette d’avoir des alpagas plus tard, mais c’est une autre histoire.)

      • Nicolas dit :

        Mon avis sur l’élevage d’animaux, c’est qu’il y a moyen de faire ça propre et santé, mais ça reste définitivement un autre… choix 😉

        • Wumpa dit :

          Comme mes raisons pour être végé sont d’ordre religieux/philosophique/morale, ça serait difficile pour moi de le justifier!
          Mais hey, comme j’ai fait mon choix, au moins je laisse les autres faire les leurs, lol!
          On m’a souvent dit que « pour une végétalienne, tu es plutôt sympathique » ;P

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