Histoires de(s) poil(s)

L’histoire générale

Ça l’air que le poil a toujours été un mal-aimé, ou presque.

On a retrouvé des outils épilatoires dans des sépultures préhistoriques; plus récemment, au deuxième millénaire avant notre ère, en Mésopotamie et en Phénicie, les hommes s’épilaient la barbe. Considéré comme impur et sale, le poil est épilé intégralement dans certaines civilisations anciennes, quitte à les remplacer par des perruques et de fausses barbes… qu’on l’associe trop à la masculinité (Grèce antique) ou à l’animal (certaines tribues amérindiennes de l’Amérique latine), le poil n’est pas le bienvenu.

Depuis 500 AV, les femmes s’épilent les aisselles, le pubis et les jambes. Les barbiers offrent également ce service. Apparemment que les hommes sont encore plus obsédés que leurs homologues féminins: l’épilation intégrale est de mise.

La chute de l’empire romain et l’avancée massive du catholicisme inverse la donne: le poil redevient bien vu, car il est créé par Dieu. En plus, il sert à cacher nos parties honteuses, c’est un deux pour un. Puis, c’est les croisades. Les chevaliers reviennent avec de nouvelles idées: dans les contrées lointaines où ils ont massacré à qui mieux-mieux, ils aimaient bien la peau hyper lisse des femmes païennes (qu’ils violaient, j’imagine?). On recommence.

Au fil du temps, les modes épilatoires vont suivre les modes vestimentaires. Plus on montre de peau, plus on s’épile. Il n’y a que les jambes qui attendent au vingtième siècle pour s’y remettre quand le port du maillot de bain qui ne ressemble pas à une combinaison de plongée devient socialement acceptable.

C’est surtout depuis les années quatre-vingt que la norme sociale de l’épilation intégrale (ou presque) des femmes fait rage et s’impose: multiplication des salons d’esthétique d’abord, puis nouvelles technologies (rasoir électrique, épilation laser…).

Une étude Américaine très intéressante fait état de l’association, de plus en plus indissociable, de la féminité à un « idéal glabre », forcément non naturel et qui, de toute évidence, contribue à l’ostracisation des femmes en leur donnant encore une autre raison de croire que leur corps naturel n’est ni normal ni beau.

L’histoire de Jo

J’ai commencé à me raser les jambes et les aisselles vers l’âge de douze ou treize ans, si ma mémoire est bonne. À la puberté, bref. J’utilisais des rasoirs roses jetables Bic et je me coupais toujours au moins une fois. Je me rappelle de la grosse bonbonne de crème à raser qui sentait bon. Assise sur le comptoir de la salle de bain, la jambe au-dessus du lavabo avec une débarbouillette humide pour enlever les poils rasés. Good ol’ days.

Au secondaire, quand on avait des cours de piscines en éduc’, je traînais avec moi mon rasoir (un Vénus acquis en 2003… que j’utilise encore! Eh oui!) afin de me re-raser minutieusement les aisselles avant de sortir du vestiaire. Pour ne pas voir un seul poil, une seule minuscule racine. J’avais tellement peur d’être une velue remarquée (je me faisais déjà assez écoeurer de même, pas besoin de leur donner des raisons). Je me rappelle m’être aperçue, pendant un cours, que j’avais des poils pubiens qui dépassaient sur le côté de mon maillot. J’ai tellement eu honte. C’est poche quand j’y repense.

Je me rappelle une amie qui a dit que d’avoir des poils pubiens, c’était dégueulasse à cause des menstruations.

Je me rappelle mon chum de l’époque qui avait exigé que je me rase ci-bas, parce qu’il aimait mieux ça.

Je me rappelle ma gêne quand à un cours de danse j’ai réalisé que je portais une camisole et que j’avais oublié de me raser les aisselles. Je l’avais fait deux jours avant, mais ils repoussent vite et ils sont assez foncés. Quand on fait de la danse orientale, on lève les bras pas mal tout le temps.

Je me rappelle mon inconfort, et ma totale incompréhension face à cet inconfort, quand j’ai vu une photo de Madonna, puis une de sa fille, avec les aisselles poilues. C’est pourtant récent. Je suis pourtant féministe. Pourquoi le malaise?

Je me rappelle avoir écrit cet article et avoir eu peur que les gens me jugent, ou qu’ils vérifient si je me rasais ou pas, histoire de me traiter de soumise, d’hypocrite ou de dégueu.

Depuis le printemps, et surtout depuis que j’ai participé à La Revengeance des Duchesses et donc côtoyé beaucoup plus de féministes que ce dont j’ai l’habitude, je me rase moins souvent. Je me rase encore, mais moins souvent. Parfois, je décidais de ne pas le faire, d’autres jours que je le faisais. Mais je faisais le choix consciemment, pas parce que je me sentais forcée. C’est sûr que quand je portais une camisole, j’avais plus tendance à décider de le faire. Mais cette semaine (dernier rasage remonte à presque une semaine) j’ai porté au bureau un t-shirt dont les manches très courtes laissent voir mes aisselles et ça ne m’a pas dérangé. Presque pas. J’y arrive.

J’avais depuis longtemps l’envie de me faire épiler au laser, mais les coûts m’empêchaient. Depuis que je peux me le permettre financièrement, j’ai envie de mettre mon argent ailleurs.

Donc, est-ce que l’épilation est mal? Non.* Mais chacun ses choix. Quand on décide de s’épiler, de façon permanente ou pas, ça devrait être parce qu’on le veut, pas à cause d’une norme sociale quelconque, ou d’une pression extérieure, concrète ou pas. À part ledit ex, personne ne m’a jamais dit de me raser. Ma mère ne m’a jamais obligée. On n’en parlait pas vraiment, en fait. C’était mon libre choix. Ce l’est encore.

Et j’essaie de ne plus avoir honte de mes poils, c’est tout. Peut-être que j’essaie de véhiculer un message. Qui sait? Je pourrais en inspirer quelques-unes. Malgré mes hésitations, mon inconfort (mental, pas physique) et ma peur d’être jugée, regardée de travers, voire de me faire insulter pour ce choix pourtant si banal…

La vérité, c’est que je n’aime pas vraiment me raser. Ça assèche ma peau, ça pique quand ça repousse, ça demande trop d’entretien. Ce n’est définitivement pas zéro déchet. Et ça me stresse. Parce que je dois toujours me demander si la quantité de poils que j’ai est socialement convenable ou pas.

J’ai traîné mon rasoir au gym ce matin. Je suis en robe. Rendue dans la douche, je n’avais pas envie de me raser.

Alors je ne me suis pas rasée.

J’ai les jambes poilues, en robe, j’ai marché au centre-ville ce midi, et je me sentais étrangerement fière de ce petit accomplissement, totalement anodin certes pour certains, mais assez courageux merci dans mon esprit de femme non imberbe ostracisée.

*à noter que l’épilation, peu importe la méthode, temporaire ou permanente, peut avoir plusieurs effets physiques négatifs tels que l’assèchement ou l’irritation de la peau, la cicatrisation, les ecchymoses, l’enflure, les brûlures et l’augmentation des risques d’infections et de mycoses (dans le cas de la zone génitale). Je parlais ici du côté « éthique » du choix de s’épiler ou pas, non pas du côté physique.

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