Face aux jugements

Je ne crois pas trop au true calling. Enfin, pas pour moi-même. Quand j’étais très jeune, je voulais être ballerine. Ensuite, vétérinaire. Je pense que pendant presque dix ans, c’était mon idée: vétérinaire, parce que j’adore les animaux, ça semblait juste logique. Ma mère me parlait de l’école de Saint-Hyacinthe. Un jour, elle m’a expliqué que d’euthanasier des animaux de compagnie malades, vieux ou souffrants ferait partie de ma job. Et j’ai décidé de ne pas être vétérinaire.

Au secondaire je ne savais vraiment pas quoi faire de ma vie et je changeais d’idée aux deux mois. Je suis passée de designer graphique à médecin. J’ai consulté les conseillers en orientation du secondaire et du cégep. Les résultats de mes tests donnaient toujours des résultats de personnalité minables – le genre de combinaison avec seulement quelques chemins de carrière possibles, combinant mes fortes habiletés de logique et d’organisation à une créativité débordante. Enseignante ou cartographe, genre. Je ne fittais nulle part, comme d’habitude.

J’ai fini en comptabilité un peu par hasard, choisissant le programme technique après un mois en sciences humaines à détester les cours de (pop)psychologie. Je trouvais mes stages plates, j’ai donc commencé une aventure littéraire un peu hasardeuse à l’université avant d’abandonner après une session et demi, découragée par la grève étudiante et les prospects d’emploi peu reluisants.

Je me suis toujours débrouillé dans des jobs de bureau génériques, toujours trop efficaces et en manque de travail parce que je vais trop vite. J’ai fait une tentative en travail autonome où j’ai été capable de me faire une base de seulement trois clients (dans un village de mille habitants, il fallait s’en douter, mais j’ai essayé, au moins). Puis je me suis ramassé dans un bureau d’avocats à découvrir que les lois provinciales sont vraiment différentes entre la Saskatchewan, le Manitoba et le Québec. Et dans trois semaines, je vais commencer une nouvelle job dans un grain elevator, Richardson Pioneer, à faire quarante tâches différentes avec absolument aucune base en agriculture, en marketing du grain et en santé-sécurité avec une crew de trente gars sur un train. Je suis excitée.

Certains de mes amis du secondaire savaient ce qu’ils voulaient faire à quinze ans et ils font exactement cela aujourd’hui, onze ans plus tard, et ils sont heureux. Je les ai souvent enviés, de savoir où ils s’en allaient. Mais je réalise aujourd’hui qu’ils représentent une minorité de ma génération (et, probablement, de celles avant et de celle d’après- mais je ne sais pas, je n’en fais pas partie). La vérité, c’est qu’à vingt-six ans je ne sais toujours pas ce que je fais, et je suis pas mal sûre que dans quarante ans je ne le saurai pas plus. La différence c’est que ça ne me dérange plus.

Depuis que je date un fermier, c’est un peu différent. J’ai longtemps hésité à me lancer dans cette relation à cause de ça. Quand je suis déménagée en Saskatchewan en février 2015, je ne savais absolument rien sur l’agriculture. Comme la plupart des gens qui ne viennent pas de ce milieu-là, j’avais une idée un peu romantique et outdated de la chose, je m’imaginais la machinerie utilisée il y a cent ans, le pain fait maison trois fois par semaine par une femme en tablier, les neuf enfants pondus à un rythme régulier. Bon, c’est un peu con à admettre aujourd’hui, mais c’est vraiment l’idée abstraite que je me faisais quand je voyais les fermiers dans leurs gros tracteurs John Deer, ces monsieurs en chemises carreautées qui me faisaient toujours un signe de la main quand je les croisais sur le chemin de gravel.

Quand j’ai commencé à fréquenter mon fermier, il a rapidement démenti les idées romanesques et passées que j’avais sur la vie agricole. Mais je me suis découvert une espèce de fascination enfantines pour cette vie-là et, même si j’étais encore très incertaine l’hiver dernier, je me suis rapidement abandonnée à l’idée de, peut-être, faire ma vie sur une ferme. Puis cette idée s’est transformé; au lieu de subir l’horaire et les contraintes en retrait, en observatrice et presque-victime, j’avais envie d’y participer.

Je n’ai aucun background là-dedans. Avant l’été dernier, je tuais involontairement chaque plante verte qui atterissait dans un de mes appartements. Je n’avais jamais fait pousser un légume de ma vie et ma seule expérience à ce sujet avait été la serre de mes grands-parents, pleine de laitues et qui sentait bon le printemps et la vie. L’idée de devenir fermière sonnait ridicule à mes oreilles, donc je n’en ai parlé à personne à l’exception de mon chum. D’abord réticent (difficile de renvoyer sa propre femme de l’entreprise si elle casse un tracteur), il a fini par s’ouvrir à l’idée et, maintenant, on en parle ensemble avec entrain, sans faire de plan précis parce que je ne sais pas vraiment dans quoi je m’embarque, mais j’ai envie d’apprendre.

Il y a une semaine, je suis allée passer la fin de semaine à la ferme, à Estevan. L’ensemencement battait son plein et, de retour de Régina samedi, avec de la pluie annoncée pour les prochains jours, le plan était de finir de planter le blé avant la douche. J’ai donc passé le reste de la fin de semaine à bord de différents véhicules – tracteur, camion-remorque, pick-up de mon chum, pick-up de son père, et le flatbed de la ferme aux gros sièges mous, à ramasser ci et ça, donner un lift à un tel jusqu’au champ, puis de onze heures le soir à une heure du matin, nous avons planté le blé, descendant et remontant dans le John Deer chaque fois que quelque chose bloquait, un thermos de café et du pain aux bananes dans le sac à provisions, combattant la fatigue et s’extasiant devant la gigantesque aurore boréale qui illuminait le ciel aux petites heures.

Il y a quelque chose d’extrêmement attirant, pour moi, dans la vie de ferme. Particulièrement le busyness – il y a toujours quelque chose à faire, c’est difficile de s’emmerder comme c’est ma tradition depuis six ans. Si on n’est pas dans le champ à ensemencer, arroser ou récolter, il y a toujours des machines à entretenir ou à réparer, des plans à faire, des roches à ramasser, des relations à entretenir. Le système agricole, à première vue plutôt solitaire – les fermes sont loin, les journées sont longues et parfois frustrantes – est formé d’un réseau tissé très serré de professionnels et fait rouler l’économie aussi loin que l’on peut imaginer. C’est presque réconfortant d’être au centre de tout ça, d’être la personne qui plante le canola et qui s’en occupe jusqu’à la moisson, canola qui sera utilisé pour l’huile que vous avez dans votre garde-manger. C’est un immense système de vente et d’achat – machines, grains, fertilisant, récoltes – de production et de transformation, d’entretien et de réparation. Il y a plus de cent personnes qui ont travaillé sur votre huile de canola, depuis le représentant agricole qui a vendu le grain au fermier jusqu’à l’employé de l’usine qui a extrait l’huile de la plante.

Donc, ça m’intéresse. Mais quand j’en parle, et particulièrement aux gens de Saskatchewan, il y a une immense réticence. Je suis une travailleuse de bureau, je me maquille, j’ai de beaux ongles, je suis assise à longueur de journée: je pense que personne ne m’imagine conduire un tracteur, et encore moins le réparer. Le fait que je suis une femme n’aide probablement pas – ici, les femmes sont des farmwives, pas des farmers; elles aident dans les grosses périodes, mais sinon, elles sont occupées à nourrir tout le monde et à faire du ménage. Donc, quand j’en parle, tout le monde m’avertit. « Tu fais une erreur. N’embarque pas là-dedans. Tu n’aimerais pas ça. » Ou bien « si tu commences à aider avec les travaux, ça ne s’arrêtera jamais. Plus tu en fais, plus ils vont en exiger de toi. »

C’est assez insultant de se faire parler comme ça, et je pense que ma légendaire tête de cochon canadienne-française me pousse encore plus vers l’agriculture, juste parce que tout le monde me dit que je ne devrais pas.

Je suis restée debout jusqu’à deux heures et demi du matin pour planter du blé, mais j’ai vraiment aimé ça. J’ai dormi comme je n’avais pas dormi depuis longtemps, le sommeil du juste, comme on dit. Et le lendemain matin, je me sentais énormément d’énergie, j’étais prête à recommencer.

C’est peut-être juste une phase, comme ma phase vétérinaire. Peut-être que mon chum va m’expliquer la version agricole de l’euthanasie qui va me faire changer d’idée. Ou peut-être pas. Pour le moment, j’ai vraiment beaucoup de plaisir à apprendre, parce que je ne sais absolument rien, et j’adore les journées passées à l’extérieur, même dans le mauvais temps, à travailler, à être utile, à utiliser mon cerveau autant que mon corps, à écouter les explications, à apprendre des termes et à faire juste mon gros, gros possible. J’ai hâte de voir les plantes pointer dans la terre fertile, pousser, pousser jusqu’à la récolte en août, de m’émerveiller devant les kilomètres de blé, de canola, de lin, de lentilles et de pois. J’ai hâte d’apprendre à conduire toute cette machinerie immense, de surpasser ma peur et de relever chaque petit défi. J’ai hâte de me réveiller dans quarante ans, un matin de juillet, et de regarder le champ devant ma maison en buvant mon café. C’est encore romantique, mais c’est aussi réel. J’ai envie de me salir les mains, j’ai envie de faire partie de votre huile de canola.

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2 réponses à Face aux jugements

  1. Capitaine Matane dit :

    L’ambition c’est un terme relatif, chère amie. 😉

  2. Josée dit :

    Maintenant, je ne regarderai plus ma bouteille d’huile de la me façon. ..

    NB j’aime bien « version agricole de l’euthanasie. .. » et « j’ai envie de faire partie de votre huile de canola »

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