Ma meilleure vie est simple

Mon dernier petit bout de vie en Saskatchewan m’a un peu bousillé les intentions. Depuis juin 2015 j’avais commencé à réorienter (sérieusement) ma vie vers la simplicité. Même avant, j’avais dû downsizer parce que j’avais pris un deux et demi à Limoilou à la sauvette, où le tiers de mon stock ne rentrait pas. Puis, quand je suis déménagée de 3500 kilomètres en février 2015, tout devait rentrer dans ma Honda Fit avec pour seul extra un gros sac de transport sur le toit de l’auto (qui l’a parfaitement déformé; si c’était à refaire, je dirais tant pis à ce que j’avais mis dans ce sac-là). C’était purge après purge.

Récemment je regardais les photos de mes vieux appartements, à Baie-Comeau où, quand j’étais déménagée avec mon chum de l’époque, j’avais viré un peu dingue d’avoir enfin un appartement, une place à moi à mettre à mon goût et on s’était mis dans les frais. À bien y repenser, c’est là que mes dettes grimpantes ont commencé. On a rempli nos cartes de crédit avec un matelas de chez Sears, de la décoration inutile, des nouveaux appareils et de la peinture. Sur les photos, l’appartement est surchargé, il m’étourdit, il y a tellement de stock dedans que c’en est ridicule, du moins à mes yeux.

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À Québec, ça ne s’est pas amélioré quand j’ai hérité de la grande chambre du quatre et demi que je partageais avec ma sœur. Même avec toute ma merde dedans, elle me semblant vide; je l’ai donc remplie.

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En Saskatchewan, j’avais réussi à garder mes dépenses peu élevées, à purger ma garde-robe, à revoir mes valeurs. Quand j’ai laissé mon (troisième) ex il y a un an et que je suis partie vivre dans un trois et demi, mes collègues m’ont donné des meubles et de la vaisselle et, en achetant les quelques petites choses qui me manquaient (dans une friperie et chez Dollarama) j’ai dépensé peut-être cent dollars. J’étais bien, et j’étais capable de mettre pas mal d’argent à repayer mes dettes tout en me faisant plaisir de la façon dont j’avais choisi – en achetant des expériences, pas des objets. Par exemple, une bouffe au restaurant, un voyage, une sortie.

Mon ex (le dernier – oui, ça s’en vient mêlant) vient d’une famille un peu matérialiste, comme beaucoup de familles. Un des passe-temps de sa mère est la décoration intérieure. Elle y dédie beaucoup de temps. Et sa maison est très jolie, ce n’est pas sans résultat. Mais il s’adonne qu’elle avait un peu transmis cette valeur à son fils, et que son fils, qui était à peu près l’entièreté de ma vie sociale en Saskatchewan, avait, sans malice ni volonté, imposé cette valeur à notre appartement, celui que nous avons partagé un mois.

Ce mois-là inclut une fin de semaine à Winnipeg passée à magasiner. Tsé, l’affaire que je n’aime vraiment pas faire. Sauf que là, je n’ai pas dépensé une cent (ou presque) – c’était lui qui payait, il avait mis de l’argent de côté exprès pour ça. Je me suis retrouvée plongée dans mes anciennes habitudes en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Magasins de décoration et de meubles s’enchaînaient, il ne me mettait aucune barrière, si je voulais ci ou ça, je l’obtenais, c’était aussi simple que ça. J’en suis devenue toute étourdie. On a rempli son camion chez Ikea, HomeSense, Jysk, Urban Barn, et j’en passe. Une véritable frénésie, plus de deux mille dollars dépensés en un jour et demi.

Cette fin de semaine folle a été suivie par des semaines de montage de meubles, pose de cadres, complétion de projets. J’avais mille idées, on avait concerté sur la décoration pendant des semaines, je m’étais abonnée à des blogues, on avait tout un chiffrier Excel avec nos idées, nos besoins (supposés ou pas), ce qu’on voulait, ce qu’on n’aimait pas. C’était 2009 all over again, cette fois avec un plus gros budget. Pour y vivre seulement un mois.

Un mois qui a profondément bouleversé tout ce que je bâtissais depuis une année déjà, brique par brique, ma vie simple. Cet argent aurait pu être utilisé pour autre chose, mais il a été dépensé sur le remplissage frénétique et irréfléchi d’un quatre et demi.

Quand je suis partie, en juillet, et que j’ai fini par m’installer, début août, dans mon petit deux et demi de St-Roch, j’avais encore dans la tête ces idées folles de consommation. Je voulais que mon appartement soit beau. Je voulais l’admiration. Je voulais appliquer ce que j’avais appris sur la décoration, je voulais un projet. Il ne me manquait que l’argent.

Heureusement, je n’ai pas refait l’erreur de m’endetter, je me suis dit que je le ferais lentement. Et puis l’idée s’est évanouie au fil des jours. J’avais cette longue liste de projets – je veux bâtir ci, peindre ça, acheter tel ou tel truc pour que ça soit plus beau, pour cacher le paquet de papier de toilette qui traîne par terre (aucune armoire), pour mettre quelque chose au mur au-dessus de mon lit. Puis j’ai arrêté d’y penser. Le gros paquet plastique de PQ est encore à terre en avant de ma toilette et je ne pourrais pas m’en sacrer plus qu’en ce moment. Il ne m’empêche pas de vivre.

La vérité c’est que tout ce que je voulais faire subir à mon appartement, ce n’était pas pour moi, c’était pour les autres. J’avais déjà honte (pourquoi?!) de ne pas pouvoir me payer quelque chose de mieux, de ne pas avoir eu les fonds pour me payer un trois et demi et des meubles. Je voulais donc donner une impression de volonté, que – même si c’est un appartement minuscule – il avait du potentiel – que j’ai du goût – que je sais comment décorer. Etc.

Les achats qu’on fait, la façon dont on consomme, est influencée par ce qu’on veut présenter et comment on veut paraître. J’ai longtemps eu de la difficulté à me départir de ma trop large collection de livres (que je ne lisais jamais) parce que je croyais vraiment vouloir les garder. En vérité, je me disais simplement : j’ai étudié en littérature; je dois avoir beaucoup de livres; ça me donne l’air intellectuelle; c’est beau dans une bibliothèque; etc.

Même chose avec les vêtements. Je n’ai jamais beaucoup suivi la mode, mais j’ai toujours voulu paraître de quelque chose. Ça se reflétait sur ma garde-robe chaque année, tout dépendant du type d’emploi que j’occupais, du chum que j’avais, de mon genre de vie. En revenant, en août, il a été très difficile pour moi de résister à renouveler ma garde-robe, acte inutile et coûteux, sous prétexte que j’en avais besoin. J’ai bien fait, étant donné que je viens de remplir un autre gros sac (encore?!) de vêtements à donner. J’aspire à une garde-robe capsule deux-saisons avec très peu de choses à interchanger dedans (ajouter des shorts pour l’été et des gros gilets chauds pour le reste de l’année, genre).

Je me sens vraiment mieux depuis que ces idées folles sont disparues. Je me retrouve parmi les débris de mon dernier mois en Saskatchewan, mon Mois De Consommation Extrême. J’ai été chanceuse – mon grand-père a meublé presque entièrement mon appartement, ma mère a fourni ma cuisine, je n’ai pas eu grand-chose à acheter et les rideaux étaient inclus dans le loyer, allelujah. À petit appartement, résultats surprenants :

  • J’ai plus de temps libres, parce que je ne magasine plus, je ne passe pas la moitié de mes dimanches à faire du ménage (ça me prend 45 minutes torcher mon deux et demi comme il faut, c’est magique, si je n’avais pas de chat, coupez ce temps en deux), je ne dédie presque plus de temps à l’entretien de mes affaires;
  • Ça me donne envie de sortir et d’explorer, parce que je n’ai plus d’ordinateur, pas de télévision et pas beaucoup d’espace pour me divertir en grand chez nous : j’ai donc découvert avec patience et délice le parc Victoria, la rue St-Joseph, le Vieux-Port, les maisons centenaires, en pierre et en brique, de St-Roch, les musiciens de rue du Vieux-Québec, les terrasses où se presse une foule hétéroclite, si bien représentative de mon quartier, touristes mêlés aux hipsters et aux jeunes branchés qui vivent dans des lofts et passent leurs vendredis soirs au Bureau de Poste à flamber beaucoup plus que cinq dollars pour une assiette de pâtes…;
  • J’ai plus d’argent, donc je paie mes dettes plus rapidement et, après mes dettes, je pourrai me payer, encore une fois, des expériences au lieu des choses;
  • Je me débarrasse de mon auto, ce fardeau financier, à laquelle j’étais beaucoup trop attachée et qui, en un sens, était ma dernière ancre matérielle (après tout, j’étais « la fille avec une Fit turquoise »); donc je marche plus, donc j’utiliserai mon vélo en température clémente, donc je suis plus en forme et je prends le temps de regarder au lieu de voir, de penser au lieu de rager derrière un volant contre les chars plaqués Florida ou Massachussetts qui ne trouvent pas leur hôtel (expérience vécue hier);
  • Je suis plus heureuse, parce que je n’essaie plus d’être autre chose à travers ce que je possède, ce dont j’ai l’air, ou même la décoration de mon appartement. Je vis pour moi-même et non pour les autres.

La seule chose qui me manque, c’est de faire des gros soupers chez moi (ce qui n’est pas arrivé depuis plusieurs années) – je manque de place (et de chaises) – ça viendra peut-être, sinon il y a toujours l’option de faire ça chez ceux qui ont plus d’espace (je cuisine, vous faites la vaisselle)! Ou de se serrer et d’avoir chaud, d’ouvrir une fenêtre en février, de manger sur le lit. M’en fout, m’empêche pas de vivre.

Vivre au centre-ville, à proximité de tout, dans un tout petit appartement avec une douche dans la chambre (détail que je trouvais bizarre mais qui, à ma grande surprise, enchante tout le monde), me fait voir le monde. Au lieu d’être un cocon salubre, fermé et étanche, c’est devenu une place où dormir, me laver, faire à manger, lire tranquillement ou regarder la pluie tomber. J’y écoute de la musique en rêvassant et, quand je suis tannée, je sors, je vais me promener sur St-Joseph, j’échoue sur les Plaines ou bien quelque part sur le boulevard Charest à regarder les passants. Parfois, je m’emplis les oreilles des bruits de la ville, des conversations dérobées, du traffic et des adolescents qui déconnent, d’autres fois c’est mes écouteurs qui guident mes pas. Parfois je marche sous la pluie et je reviens dans mon deux et demi contentée et heureuse. Et je vis. C’est agréable. Et je suis riche.

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