Récit d’un pot de pickles

Longue journée hier. Pluvieuse, grise et longue. Sur le chemin du retour, je fais un arrêt à l’épicerie, mon frigo est vide et mon estomac crie famine. J’ai envie d’une salade de pois chiches.

J’arrive chez moi les bras chargés et j’ouvre la porte au son des habituels miaulements affamés d’Azraël. Je poursuis avec ma routine habituelle – nourrir le chat, vider mes sacs, vider ma tête. Et je commence une salade de pois chiches.

Dans ma salade de pois chiches, il faut mettre un pickle coupé en petits morceaux. Le problème, c’est que la jarre dans le fond de mon frigo, que j’ai achetée il y a quelques mois de ça – janvier je pense – est impossible à ouvrir. J’ai essayé avec acharnement, mois après mois, chaque fois que j’avais envie d’un foutu cornichon, mais rien à faire. Elle restait obstinément scellée, me privant d’un délice polonais à l’ail.

J’avais tout essayé. Eau chaude. Eau froide. Élastique. Carré anti-dérapant. Varger sur le couvercle avec un couteau. Nope. Le monde des pickles m’a toujours été fermé.

Hier, je me sentais obstinée, encore plus obstinée que ma cruche de cornichons. Hier, je voulais vraiment mettre un pickle dans ma salade. C’en est la clé de voûte, l’umami, l’agent de liaison. Pas de cornichon, pas de salade de pois chiches. Pas de salade de pois chiches, pas de bonne humeur.

J’ai sorti le pot, je l’ai posé sur le comptoir. Je l’ai regardé. C’est à soir que ça se passe, ai-je pensé en me redressant mentalement les manches (j’étais en t-shirt). Le pot m’a dévisagé en retour. Try me, bitch, semblait-il me dire (il était apparemment anglophone malgré sa tête ronde). Just try and cry. You’ll never get to eat one o’ mines. Just fucking try.

Une main sur le couvercle, une main sur le pot plein de condensation. Ça glisse. Je force. Rien à faire. Je force un peu plus. Il ne bouge pas d’un millième de milimètre. Je l’entends rire, ce foutu contenant se moque de moi, il me nargue. Les cornichons à l’intérieur dansent doucement dans le vinaigre, s’entrechoquent, un ballet à l’aneth et à l’ail dont tous les mouvements ne dégagent qu’une chose: l’impossible.

Mais cette jarre me connait mal. Je suis Morissette-Dupuis. Je suis tête de cochon. Je suis feu. Je suis rage. Je suis féministe et il est hors de question que je demande à mon chum (absent de toute façon) d’ouvrir le pot. Je ne suis pas une princesse en détresse. Je suis une foutue déesse et je veux un foutu cornichon Ogórki. Maintenant.

Je ne lâche pas le pot du regard tout en réfléchissant à mes années de gym, à ma force acquise et développée, à mes biceps. À cette victoire d’un mardi soir qui m’attend. Au goût croustillant et doux du cornichon, haché finement, mélangé au reste de ma salade. Je salive. Je convoque tout ce qu’il me reste d’énergie. J’en appelle à mon couteau et je martèle le couvercle de coups secs, ça fonctionne toujours (sauf les trois fois précédentes avec cette jarre maudite), c’est un marteau, que dis-je, c’est une masse, c’est un don, un symbole. J’imagine mes voisins du dessus se demander combien de clous exactement je suis en train de planter dans mes murs. Ou si je suis en train de tuer mon chat.

Le couvercle bien martelé, je m’arme d’un carré anti-dérapant, j’en drape doucement le pot, d’un geste maternel. Tout va bien aller. lui murmurai-je tout en anticipant le goût de mon triomphe. Et je force.

Je serre, je bande mes muscles, et je force. Et le pot s’ouvre, répandant un flot de vinaigre sur le comptoir, sur mes vêtements, le plancher. L’alléchante odeur d’aneth flotte jusqu’à mes narines, je la hume et je ris de voir mon appartement ainsi inondé, de voir le pot ouvert. Je vais me changer et je retire avec délicatesse un cornichon du contenant, savourant mes succès, cette réussite de toutes les têtes de cochon de la Terre.

Ma salade de pois chiches était crissment bonne.

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