Récit de la journée où je suis tombée en amour avec Montréal contre toutes attentes

Lundi, le 15 janvier 2018.

C’est la journée où je devais me rendre à Montréal pour suivre une formation sur les fonctions VBA dans Excel. C’était réservé et payé depuis octobre, les billets de train, depuis un mois. L’horaire était serré, mais j’étais prête. J’avais hâte.

Comme d’habitude, j’étais hyper stressée la veille. Quand je dois respecter un horaire hors de l’ordinaire, comme de prendre un vol tôt le matin, je ne dors pas. Je me tourne et retourne dans mon lit en suant comme une truie en imaginant les pires scénarios, et je vérifie deux-trois-quatre-neuf fois que mon cadran a bien été réglé, à la bonne heure.

Je devais me lever à l’heure impie de quatre heures quarante-cinq. Un seul mot: arke. (Même si c’est pas un mot.) Et donc hier, à dix heures, je suis couchée dans mon lit, à me tourner et me retourner en imaginant les pires horreurs. Et si je mourrais dans mon sommeil? Etc.

J’ai trouvé une bonne technique, par contre: imaginer le pire scénario possible, et la solution au problème. Dans mon cas, c’était de ne pas me lever à temps et de rater mon train ultramatinal. Solution: les taxis offrent un prix fixe pour l’aller Québec-Montréal, ça aurait été ça.

Comme d’habitude, je me suis levée à l’heure. En quinze minutes j’étais douchée, habillée et à peu près présentable, hormis les cernes de six pouces qui soulignaient mes yeux avec pas vraiment de grâce. Le taxi est arrivé à l’heure prévue de cinq heures quinze. Sympathique chauffeur, qui était fasciné par les volutes de brume blanche qui flottaient sur le fleuve.

Minuscule gare de Sainte-Foy, passagers pressés, à l’air pas du tout endormis. On embarque, on part. C’est la première fois de ma vie que je prends le train. J’essaie de dormir, sans résultat. Je lis un peu, je travaille, je mange mon bagel en foutant du yogourt partout. Je regarde le beau lever de soleil sur les champs enneigés. Je m’impatiente du retard.

Parce que les trains, ça va de soit, c’est toujours en retard. On arrive à Montréal quinze minutes plus tard que prévu. Fuck. Je sors, aucun taxi en vue. Je me gèle les mains à essayer de comprendre où m’en aller, Google Maps toujours aussi lent sur mon cellulaire fossilisé de trois ans et demi. Je vais dans la mauvaise direction, je finis par trouver la station de métro, enfin. Je me perds dedans, comme toujours. Quand il est question des autobus de la ville de Québec, je suis une championne. Mais ne me parlez pas de métro. Je perds cent points de quotient intellectuel quand je passe les portes bizarres des stations qui sentent l’urine et la tristesse.

Je m’achète un billet, je l’insère, ça débloque. Non, en fait, ça me dit oui, okay, vas-y, mais la petite barrière en métal ne débloque pas. Ça y est, pensai-je, j’essaie d’entrer par une sortie, tout le monde se moque de moi, j’ai vraiment l’air touriste. Mais pourquoi est-ce que ça dirait « ok accepté go go go » alors que c’est une sortie?

Trop tard. Mon temps est écoulé, mon billet est utilisé et je suis encore du mauvais côté de la barrière.

Re-achat de billet. Re-essai de franchir la barrière. Je pousse comme une déchainée. Puis je comprends, je dois retirer mon billet de la petite fente. Ensuite ça débloque. Je me sens tellement stupide que j’en pleurerais.

Je déboule, j’attends le métro pendant qu’un monsieur aux quatre cheveux enduits de gel hurle à mes côtés (je ne saurai jamais pourquoi il beuglait). Le métro arrive, j’entre. Je compte les stations. Une-deux-trois. Quatrième, je sors. Je débouche sur Sainte-Catherine. Je pars encore dans la mauvaise direction. Montréal, pour moi, c’est partir constamment dans la mauvaise direction. Je finis par me rattraper. J’arrive enfin à l’édifice Pierre-whatever, rue Panet, à côté d’une vieille église. J’entre. Je demande la salle deux cent quatre.

Ah mais madame, cette salle n’est pas louée.

Comment, pas louée? je m’insurge en lui glissant ma feuille pliée en quatre sur le comptoir. J’ai une formation là à neuf heures ce matin, je suis juste un peu en retard.

Ah, [nom de la compagnie]? Pas mal sûrs qu’ils ont annulé…

Il prend son téléphone, confirme. Me regarde avec un sourire tout penaud. Les larmes me montent aux yeux.

Mais je suis montée de Québec pour ça, que je lui dis, comme si ça pouvait changer quelque chose. Comme si c’était de sa faute que je me sois levée à quatre heures quarante-cinq ce matin.

Il est désolé, je pars, j’appelle ma boss, je cours au Second Cup, my salvation. Commande un espresso double-court, m’installe dans le coin fauteuils, bois le liquide des dieux à petites gorgées, pas le meilleur moyen d’arrêter de trembler. Je suis, comme qui dirait, en tabarnak. Je change mon billet de train, pas question que je reste à Montréal jusqu’à six heures cinquante ce soir-là, mon ordi portable encombrant en tow, pour magasiner ou perdre neuf heures de ma vie. Non monsieur.

Heureusement, je me calme rapidement. Je travaille, je commence à rire de la situation. Je me tag dans un statut Facebook. Je reçois un courriel d’excuses de la compagnie, problème informatique ou whatever. Je people-watch les clients typiques de ce café du quartier gai, hommes soixantenaires bavards qui se font des accolades bourrues et jeunes étudiantes en communication avec Mac et cahiers de notes trendy.

J’ai toujours détesté Montréal. Je ne sais pas pourquoi mais, quand j’entre dans cette ville-là, je deviens agressive. Hors de question d’aller y vivre, où d’y passer plus de deux jours. Mais là, dans le Second Cup coin Sainte-Catherine et Panet, pendant les deux heures que j’y ai passées, je me suis mise à m’adoucir et à vouloir que Québec possède également un Second Cup dans un quartier gai et la clientèle cool qui va avec.

Je suis partie vers onze heures et quart. J’ai eu l’excellente idée de marcher jusqu’à la gare centrale. L’exercice me fera du bien, je me suis dit. Sauf qu’il faisait moins huit mille et que mon cellulaire, complètement gelé, m’a lâché à mi-chemin. Pas grave, j’avais juste à suivre De La Gauchetière à travers le quartier chinois, jusqu’aux gros bâtiments de briques brunes laittes du début de centre-ville. Heureusement, j’allais dans la bonne direction.

Gare Centrale. Je ne me sens plus les cuisses. Je finis par trouver le comptoir ViaRail, je paye mon nouveau billet, je vais chez McDo parce que fuck. Je commande à la borne parce que fuck. L’imprimante ne fonctionne pas et je dois retenir mon numéro de commande par coeur. Fuck. Vingt treize. Vingt treize. Quand le gars call treize-vingt, et que je vois la bouteille d’eau dans le plateau (y a juste moi qui boit de l’eau chez McDo), je m’élance. (Ben oui, j’ai des tendances dyslexiques en cas de gros stress.) Un gros filet-o-fish double tout poisseux de gras, yes. Juste ce qu’il me fallait pour me remettre de mes émotions. Je suis dég. J’enfourne les frites comme si je n’avais pas mangé depuis quatre jours.

Je me dépêche en vain de rejoindre les quatorze mille personnes en ligne pour l’embarcadère, puisque le train prend quinze minutes de retard (lire plus haut, re: habitudes de retard des trains). Je finis par m’écraser dans un siège. Je constate avec joie que je suis équipée d’une plogue. Je vais pouvoir utiliser mon portable sans angoisser de tuer ma batterie. Et y a personne assis à côté de moi. Et le soleil me tape dessus. Bon.

Je me demande ce qui m’attend à mon arrivée à Québec. Ou peut-être que le train va dérailler entre-temps. Ou que la Gare du Palais est en feu. Ou que les chauffeurs d’autobus font la grève. Je m’attends à tout.

Dans le fond, j’aurais dû rater mon cadran et ne pas me pointer, ça m’aurait sauvé une journée de sueurs.

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