Mode d’emploi positif

Quand j’y réfléchis, je reviens de très, très loin sur plusieurs plans de ma vie. Certaines choses sont visibles et évidentes, d’autres, pas mal moins.

C’est difficile de juger de sa propre attitude sur un espace de dix ans. Pourtant, quand j’y réfléchis intensément, quand je relis de vieux trucs de ce temps-là, quand je me rappelle comment je passais mes soirées et comment je réagissais aux difficultés avant, je réalise que j’ai fait un gros cent quatre-vingt degrés assez intense.

Est-ce que ça veut dire que j’ai fini de m’améliorer? Évidemment pas, vu que c’est humainement impossible (d’être parfait). Mais j’ai un gros bout de chemin de fait.

Hier, je me suis fait poser des broches. À vingt-huit ans. Ça a de quoi être déprimant.

J’attendais ce moment avec angoisse depuis très longtemps, parce qu’il marque le début d’une longue période d’ajustements et d’attente. Depuis janvier, tout était allé très vite – l’installation de mon premier appareil, ma chirurgie, les ajustements… et là, c’est des broches et de l’attente pendant deux ans.

Ça fait mal.

Depuis que j’ai fait enlever mon appareil, j’ai constamment mal aux dents. Deux en particulier sont tellement sensibles que je ne peux plus rien laisser de froid ou de chaud les toucher. Prendre les empreintes pour mes broches a fait mal; l’installation des broches a été une véritable torture. Je me tortillais sur la chaise en pleurant sans pouvoir me contrôler. C’était frustrant, embarrassant, humiliant même. Quand je suis partie, tout mon corps tremblait. J’avais la tête dans le coton. J’avais le moral à terre. Et j’étais frue. J’étais en vrai tabarnak.

Si je m’imagine avoir vécu cette situation il y a dix ans, pourtant, je sais que ça aurait été pire.

Ça aurait été pire, parce que j’aurais laissé mon angoisse et mon anticipation prendre le dessus; pendant un mois j’aurais été stressée de ce rendez-vous, je me serais attendue au pire, j’aurais imaginé la douleur, je l’aurais ressassée sans l’avoir même vécue.

Je serais rentrée chez mon orthodontiste à reculon, j’aurais été bête avec les employés et j’aurais été crispée avant même d’ouvrir la bouche.

J’aurais évidemment eu mal. Il n’y avait rien pour me prémunir de cette douleur, j’ai les dents extrêmement sensibles depuis ma chirurgie et c’est comme ça. Par contre, je m’imagine le genre de pensées que j’aurais eues, pendant que je me tortillais sur la chaise, et je sais que ça aurait été dix fois pire il y a dix ans.

Parce que hier, j’ai vraiment essayé d’être positive malgré tout. J’ai essayé de compter le temps et de me dire que chaque minute qui passait me rapprochait de la fin du calvaire. J’ai essayé de m’évader ailleurs. J’ai pensé à mon voyage en Irlande, j’ai pensé à mon chat, j’ai pensé à mon chalet. J’ai même envoyé des pensées positives à la pauvre technicienne qui, après tout, faisait son travail (et qui faisait de son mieux pour améliorer ma situation). Je me suis dit qu’elle devait détester son travail, en ce moment. Qu’elle n’avait évidemment aucun plaisir à me faire subir ça. Elle était gentille et douce. Elle m’expliquait tout ce qu’elle faisait pour me changer les idées.

C’est plutôt quand je suis sortie de la bâtisse que les choses se sont corsé. Soudainement, je me suis sentie prête à m’écrouler. Et tout est devenu une horreur. Deux autobus me passent dans la face avant que j’arrive à l’arrêt. Il vente et je suis mal habillée, j’ai froid. Un monsieur ramasse les feuilles sur le trottoir (?) et ne se tasse pas pour me laisser passer. Le chauffeur de l’autobus qui finit par arriver ne répond pas à mon pénible bonjour en métal.

C’est facile, trop facile, de devenir négative quand je me mets à ressasser, à mettre toute mon attention sur les inconvénients de la vie. Je ne pensais pas au fait que j’avais un siège pour moi toute seule dans l’autobus, qu’enfin j’avais mes broches et que je n’avais plus de rendez-vous avant décembre, que j’allais manger du spaghetti avec la sauce de ma mère (la meilleure) pour mon lunch, en arrivant. Qu’il y avait un adorable bébé dans une poussette qui faisait des bruits mignons. Qu’il y avait à côté de moi une bande d’adolescents espagnols qui avaient l’air super excités de s’en aller vers le Vieux-Québec.

Heureusement, j’ai rapidement repris le dessus. La journée a tout de même été difficile. Manger faisait mal. Boire faisait mal et ça me coulait partout dessus. Parler faisait mal. J’avais mille tâches à reprendre et tout urgeait. Ça m’a pris dix minutes me passer la soie dentaire et j’ai fini la face au complet pleine de salive et de morceaux de nourriture. J’ai eu de la misère à dormir à cause de la douleur. Le chat était tannant (unrelated).

Mais c’est la vie et même si je chiâle, même si je me défoule, ça ne change absolument rien. Ça fait juste me garder dans la spirale du négativisme. Des pensées de rien-ne-va-bien. Je ne suis pas morte, pourtant. Loin de là. J’ai eu des broches. Ça arrive à plein de monde. Peut-être pas à vingt-huit ans, mais c’est mieux qu’à cinquante. C’est mieux que de perdre mes dents.

Alors j’en suis là. À avoir mal et à endurer la douleur. À espérer que demain ça aille mieux, peut-être, si je suis chanceuse. À faire le deuil de certains aliments pour les deux prochaines années. À essayer de me faire à l’idée que je ne pourrai plus manger mes lunch en quinze minutes et me brosser les dents en trois.

Flexibilité. Patience. Adaptation. Relativisation. Douceur.

Même si j’ai des broches à vingt-huit ans.

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