La grande histoire de mon retour au bercail, partie 3

C’est loin d’être fini, en fait.

Partie 3 – jours 18 à aujourd’hui: le grand bourbier qu’est la vie

Le 16 juillet 2016, à quatre heures du matin, dans une « chambre travailleur » d’un motel de bord d’autoroute à Lachute, je me réveille au son d’une chanson de rock classique. J’ose espérer que, depuis hier, ma malchance est terminée; que j’arriverai à Baie-Comeau sans anicroche, sans problème mécanique, sans que mon chat ne s’échappe, sans que je meurs.

Tim Hortons, lever de soleil, et des heures de conduite. Tout le monde parle français et ça me fait un peu bizarre; l’ajustement est lourd, la fatigue n’aide pas.

À deux heures et demi l’après-midi, je stationne la Fit turquoise plaquée Saskatchewan dans la cours de mes parents, à Pointe-Lebel, Côte-Nord, Québec. Je lâche un gros soupir. Pour le moment, tout va bien.

On part ce soir-là pour trois jours au chalet, dans le nord, pas de réseau. Le lendemain soir, je vire une brosse, vide le vinier et mon cœur. Et je dors, dors, dors. La vue du lac me fait du bien, l’odeur des conifères m’enchante, et surtout, la sainte foutue paix, du genre très bien méritée, ma Grande Paix du Nord, dont je m’ennuyais tant sans le réaliser.

On revient le mardi 19 juillet, je passe quelques jours de vacances (forcées) à essayer de me reposer, à ne pas faire grand-chose, je mange une pizza presque-soleil avec ma meilleure amie chez Mikes lors de son passage à Baie-Comeau, puis je vais passer la fin de semaine chez une autre amie, à Matane, me changer les idées, oublier la Fit, oublier la Saskatchewan, oublier aussi le futur, juste vivre un tout petit peu sans stress.

Lundi le 25 juillet, je pars pour Québec. Mission: me trouver une job. Et voir quelques personnes supplémentaires. Je pars tôt, la route est belle. Les cinq heures et demi qui, autrefois, me paraissaient un enfer, deviennent une petite balade tranquille (c’est quand même environ 7 fois moins long que de revenir de Saskatchewan). La traverse de Tadoussac à Baie-Sainte-Catherine est pleine de charme. Le fleuve me sourit, disparaît, revient. Les montagnes se succèdent, les courbes de la 138 me séduisent, bref, je suis revenue chez moi, je suis revenue à la maison.

Je vais chercher un ami dans le quartier Saint-Sauveur et on va manger un morceau. En revenant…

Bon, là, vous me voyez venir.

Arrêtés à une lumière rouge, la Fit se met à shaker comme une dingue. « Uh oh », je pense, tout en sentant mon cœur se fissurer de nouveau, mon cerveau abandonner la partie, you’re on your own now, bitch, mon estomac fondre et couler jusque dans mes talons, puis, évidemment, parce que tout allait trop bien, parce qu’il faisait trop beau, parce que j’avais trop profité de cette randonnée trop paisible et trop agréable jusqu’à Québec, mon check engine se mit à clignoter, le moteur cala, la Fit refusa d’aller plus rapidement que 50 kilomètres à l’heure, bref, pour une troisième fois depuis le 29 juin 2016, elle me lâchait de la même manière trop exacte, maintenant trop familière.

Il est difficile de décrire le sentiment profond d’aversion que j’ai ressenti envers mon automobile à cet instant. Je me suis sentie trahie. Trahie par la Fit, trahie par Honda, trahie par le concessionnaire de Sudbury, trahie par Québec, trahie par les promesses que la vie semblait avoir enfin envie de me faire. Je tremblais autant que mon osti de Fit à marde, j’avais envie de la câlicer en feu, de la voir fondre, de lui donner des coups de machette, de la défigurer, de la garrocher en bas d’un ravin.

Au lieu de tout ça, j’ai appelé l’assistance routière Honda (avec l’envie de leur dire: c’est encore moi! Vous vous rappelez, la perdue en Ontario avec son chat, d’il y a deux semaines?), ils ont envoyé une remorqueuse qui, évidemment, est arrivée avec une demi-heure de retard (ça semble être leur tradition, aux remorqueurs), pour qu’ensuite il me dise d’embarquer moi-même la Fit sur sa remorqueuse, alors qu’elle calait et refusait de monter, ensuite moi sous la pluie drue, en shorts et camisole, le regardant travailler, pas d’abri, ni même d’offre pour attendre dans la remorqueuse, qui me fait finalement demander si je veux un lift avec mon ami jusqu’au Honda, oui, s’il vous plaît, wow, c’est gentil de demander.

Le tableau, mes amis, le tableau que j’intitulerais avec raison Retour au Bercail, de moi, dégoulinante de pluie, épaules affaissées, plantée sur le bord de la rue Bagot, bloquant son sens unique avec ma Fit en panne qui se fait embarquer de peine et de misère sur une remorqueuse, et mon visage qui dit: encore. Le tableau à un million.

À Lallier Honda Sainte-Foy, on me répond comme à un tas de merde qui aurait appris à parler, on refuse catégoriquement de me prêter une voiture pour le reste de mon périple à Québec (48 heures), on a l’arrogance de me suggérer de prendre une location moi-même car « sûrement que Honda va vous rembourser » (malheureusement, je ne base pas mes finances sur des « sûrement », surtout pendant des vacances forcées qui me coûtent trop cher à cause de mon criss de char). Départ sous la pluie, angoisse intense au ventre et, surtout, une grande lassitude, une lassitude comme un trou noir qui me donne envie de m’enfermer dans la Fit lorsque je vais l’immoler.

Le lendemain, on m’apprend que c’est maintenant l’injecteur #3 qui doit être changé (79$), que ce n’est pas sous garantie, que je dois donc également payer le diagnostic qui a été fait (122$), ainsi que la main-d’oeuvre de deux heures et demi (prix inconnu, mais probablement substantiel). Heu… okay. Avec un fort sentiment de me faire totalement crosser, j’accepte à contre-cœur les réparations. On répond vaguement à mes questions, on ne veut rien m’expliquer, de toute évidence je ne connais rien et ça ne sert à rien de me rassurer, j’imagine qu’ils savent que j’étais tout près de finir de payer ma carte de crédit et que j’avais plein de place dessus pour des osti de réparations probablement inutiles sur le tas de merde qui me sert d’automobile.

Le surlendemain, en route vers Baie-Comeau avec ma soeur et son chum, faute d’avoir un véhicule fonctionnel à moi, Lallier Honda me rappelle. C’est réparé… mais, il y a un mais. Encore évasivement, on m’indique que les réparations ont créé d’autres codes, qu’il faut ajuster mes valves, mais que c’est juste cinq cent vingt-deux piaces. Je lui répond sèchement d’attendre et de ne plus toucher à la voiture.

Arrivée à Baie-Comeau, je m’empresse de rappeler. J’obtiens la boîte vocale et je leur indique de fermer l’auto et de la mettre dans le parking, que je viendrai la chercher la semaine prochaine, et que je m’attend à ce qu’il n’y ait pas une cenne de plus sur ma facture que ce qui m’a été indiqué il y a deux jours.

Puis c’est l’attente.

Visite à ma grand-mère et à un semblant de marché, épicerie, vendredi matin on part pour le chalet tous les cinq et je m’en vais déconnecter complètement, me donner une dernière pause (je n’ai jamais eu besoin d’autant de pauses dans ma vie, de façon si régulière) avant de revenir à la charge contre Honda, contre Québec, contre tous et chacun, contre vents et marées, à contre-cœur contre tout.

Je mange. Je bois. Je marche. Je me baigne quatre fois dans trois lacs différents, je m’enfonce dans le fond en décomposition jusqu’aux genoux, je me pète le petit orteil sur une roche. Je m’essouffle dans la côte rocheuse sur ma bicyclette, je l’abandonne dans la mousse, à l’ombre d’un sapin. Je regarde et j’écoute. Je conduis un quatre-roues, puis un autre, trop lentement ou trop vite. Je me fais piquer, puis dévorer, je saigne. Je lis, je m’inspire, je pleure et je me fâche, je boude, je pense, je rage, j’abandonne.

Nous sommes revenus cet après-midi. Après une bonne douche très nécessaire, j’ai refait mes boîtes, j’ai réuni mes choses dans le sous-sol de mes parents, histoire de ne pas trop encombrer et de rendre l’opération plus facile lorsque, un jour, je reviendrai tout chercher, j’ai rempli ma valise, je me suis préparé pour Québec. Départ demain. Opérations: me trouver une job; me trouver un logement; et m’organiser pour régler une fois pour toutes ce gâchis Honda, au plus câlice.

Ainsi se conclut plus ou moins la grande histoire de mon retour au bercail. Dans un sens, le retour est terminé, je suis là. C’est un nouveau début, comme d’habitude, je recommence. Je continue à pédaler. Parce que comme un bon ami m’a dit, si j’abandonne et que j’arrête de pédaler, perdue comme je suis dans le milieu de l’océan, je ne verrai jamais la côte. Mais la côte est là, quelque part. Mon bateau a été réduit en un bout de bois flotté, mais criss, au moins, il flotte, et j’ai deux jambes pour me propulser.

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Une réponse à La grande histoire de mon retour au bercail, partie 3

  1. Max dit :

    Tu devrais réellement consacrer 110% de ton temps à l’écriture. J’ai rarement vu un talent comme ça! Lâche pas! Et si tu as besoin de vacances, hésite pas à venir faire un tour dans les Laurentides cet été ou à Gatineau cet automne!

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