Joannie La Tornade, ou comment être borderline

À dix-sept ans trois quart j’ai reçu un diagnostic de mon pédopsychiâtre: trouble de la personnalité limite.

À l’époque j’avais fait quelques recherches sur internet, mais ça restait vague. En fait, je ne comprenais pas trop ce que j’avais. Et comme le système de santé public n’a pas jugé bon de me donner un suivi régulier, j’ai comme… laissé aller.

Je me suis toujours sentie brisée. Différente. Anormale. Et ça été long avant de pouvoir mettre des mots sur cette sensation; encore plus long de l’accepter pour ce qu’elle est – une maladie mentale, simplement. Les connaissances sur ce trouble sont de plus en plus approfondies, mais il y a encore un stigma qui y est associé (comme avec toutes les maladies mentales) et, en psychologie, on le qualifie souvent de « trouble fourre-tout », parce qu’il est difficile à baliser, à saisir et à définir.

C’est vrai, quand j’ai appris à ma mère que j’en souffrais, elle me comparait avec d’autres gens qu’elle avait déjà vaguement connus et qui en souffraient, et ça ne concordait pas. C’est le problème du trouble de la personnalité limite. Il ressort n’importe comment.

Personnellement, ça me fait me sentir comme une tornade. Hors de contrôle et destructrice. Quand je suis en crise, je ne suis plus moi-même. Je n’oublie pas ce que je fais, ce que je dis et ce que je pense; seulement, ça ne concorde plus du tout avec mon vrai moi, avec mes valeurs, ma personnalité.

Selon le DSM (la référence principale en diagnostic des maladies mentales), le trouble se caractérise par « une instabilité omniprésente dans les relations interpersonnelles, l’image de soi et les affects, ainsi qu’une impulsivité marquée qui apparaît au début de l’âge adulte dans divers contextes ». Pour poser un diagnostic positif, on doit présenter au moins cinq des neuf critères suivants:

  1. Des efforts effrénés afin d’éviter un abandon réel ou imaginé.
  2. Des relations interpersonnelles instables et intenses caractérisées par une alternance entre les extrêmes de l’idéalisation et de la dévalorisation.
  3. Perturbation de l’identité : instabilité marquée et persistante de l’image de soi ou de la notion de soi.
  4. Impulsivité dans au moins deux domaines ayant un potentiel autodestructeur (ex.: dépenses, sexualité, toxicomanie, conduite automobile dangereuse, boulimie).
  5. Comportement, gestes ou menaces suicidaires ou d’automutilation récurrents.
  6. Instabilité affective causée par un réactivité marquée de l’humeur (ex.: dysphorie épisodique intense, irritabilité ou anxiété qui dure habituellement quelques heures et rarement plus de quelques jours).
  7. Sentiments chroniques de vide.
  8. Colères inappropriées et intenses ou difficulté à maîtriser sa colère (ex.: sautes d’humeur fréquentes, colère constante, bagarres récurrentes).
  9. Idées passagères de persécution ou symptômes dissociatifs graves en situation de stress.

On ne m’a pas expliqué, en 2007, ce que j’étais, ou à quoi je correspondais, mais en lisant ces critères, et depuis quelques années que je les connais, je sais que je corresponds à chacun d’eux à un degré plus ou moins élevé.

Le problème, en quelque sorte, c’est que je fonctionne bien en société. On pourrait dire que je cache bien mon jeu. Mes collègues ne subissent pas mes sautes d’humeur, je ne montre pas ma colère à la caissière de l’épicerie ou au serveur du restaurant. Je ne confie pas à mes amis que je me sens tarée, endommagée, brisée. Ou si je le fais, c’est tout croche, en ne sachant pas comment m’exprimer, après quatre bières et avant quatre autres (et une autre crise de larmes).

L’autre problème, c’est que chacun de mes comportements borderline peut être, en théorie, rationalisé. Peur de l’abandon? Tout le monde a plus ou moins peur de l’abandon, non? (Sauf que moi, j’interprète un silence d’une demi-heure comme de la haine et je m’imagine perdre ami/chum au moindre faux pas.) Relations intenses? J’ai toujours été comme ça, je suis en amour avec l’amour, c’est tout… problèmes d’identité? Bah, ça vient de mon adolescence, encore une fois, j’ai toujours été comme ça! Abus d’alcool? Tout le monde le fait, j’ai 27 ans, c’est encore normal d’exagérer de temps en temps. Sautes d’humeur? Meh, je suis une femme, j’ai des SPM, je suis émotive. Sentiment de vide? Un symptôme malheureusement très commun de ma génération perdue. Ma colère? Je la cache tellement bien que personne ne la soupçonne, ou presque; j’ai appris à me cacher et à l’étouffer jusqu’à-ce qu’elle disparaisse.

Etc.

Un à un, c’est facile de dire que ce sont des petits problèmes, presque communs, faciles à régler. Mis tout ensemble, quand on les énumère, qu’on les place dans une liste bien ordonnée… on se rend compte que peut-être que j’ai un problème. Que peut-être que ce n’est pas normal.

Je n’ai pas envie de tomber dans le piège de tout blâmer sur ma maladie, mais en même temps, c’est tentant. Mon envie de tout contrôler, mon anxiété, mes peurs panique, mes idées suicidaires. C’est comme un gros schéma bordélique avec, au centre, borderline, et tout les fils finissent par y mener.

C’est poche, je ne vous le cacherai pas. Ce n’est pas une façon agréable de vivre. C’est comme passer ma vie sur des montagnes russes, sans répit, sans pause. J’ai réussi à m’en sortir seule, avec énormément d’efforts, d’introspection, de questionnements, de recherche et de méditation. Mais j’ai toujours su qu’il me manquait un petit bout. J’empile les informations et les bonnes intentions, mais quand une crise me prend, elles prennent le bord et tout devient noir. Et après, il ne me reste que la honte, honte de mes agissements, honte d’avoir échoué, encore une fois. Honte de souffrir.

C’est tout de même soulageant de savoir que le problème ne vient pas de moi en tant que telle, mais d’une maladie. Que je suis malade. Que ce n’est pas un défaut de fabrication, des problèmes de caractère, de la mauvaise volonté. Et après plusieurs mois d’hésitation j’ai décidé d’en parler ici afin de briser un petit peu le tabou. Ça a l’air facile, de publier un article sur un petit blogue perdu, mais ça me fout la chienne. Avouer qu’on a une maladie mentale, l’expliquer, l’appliquer et la décortiquer, j’imagine que c’est à peu près comme faire un saut en bungee. On saute dans le vide, on sait que l’élastique est là, mais on a peur qu’il pète et de se casser la gueule. (Et de mourir.) On a peur d’être mal attaché. On n’a pas confiance. Mais le résultat final en vaut probablement la peine.

Je n’ai plus envie d’être Joannie La Tornade. Je n’ai jamais eu envie de l’être. Je n’aime pas être dramatique, frustrée, dépressive, impulsive, vide. Je n’aime pas cette sensation d’être sur un petit bateau, en pleine mer, pleine tempête, plein bordel, ballotée de tous bords, tous côtés, sans contrôle, roulée en boule dans la cabine en attendant que ça passe, sans savoir si je vais m’en sortir, cette fois-là. Si je m’en sortirai, la prochaine fois. Profitant au maximum des accalmies, oubliant presque la dernière bourrasque – jusqu’à-ce que je chavire à nouveau.

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Une réponse à Joannie La Tornade, ou comment être borderline

  1. Edith couturier dit :

    Ma belle Johanne, je trouve que tu es une femme courageuse, intelligente..drôle…agréable à côtoyer, du moins ce que je connais de toi… lache pas tu t’en sors bien…❤

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