Exercices d’écriture 2

J’écris des affaires pour le fun.


Je ne t’avais pas remarqué, pas vraiment, pas encore. Vu, sûrement, mais remarqué, non. Tu avais toujours la pire posture assise, étendu sur ta chaise comme sur un lit, tes jambes allongées sur des kilomètres, pensif ou rieur. Ta satanée casquette cachait toujours ton regard. Un autre morceau de ton armure.

Ce jour-là, comble du bonheur, tu es présent à la cuisine collective, stratégiquement placé, tu embrasses la salle du regard. Est-ce voulu, est-ce moi que tu cherches? Je feins le désintérêt en lisant le journal, je lâche quelques commentaires, j’espère que tu aimeras mon humour. Quels efforts je mets à paraître le plus naturelle possible, alors que je ne l’ai jamais aussi peu été. Mon coeur s’emballe quand tu me réponds, mais je ne te regarde pas, pas encore, il est trop tôt.

Je parle politique, je ne sais plus, y a-t-il des élections bientôt? J’ai oublié. Mais tu ris et ça me réchauffe le coeur. Ton rire franc, fort, honnête, ton rire vrai, ton rire que j’adore. Et j’ose te regarder.

Je remarque d’abord la forme de ton visage, le creux sous tes pommettes, les angles de ta mâchoire, sculpturale, définie. Puis, ce sont tes yeux. D’un bleu si doux, un bleu de fleuve. Des yeux d’enfant. Et ce regard. J’ai envie de dire que j’y ai lu l’espoir. L’espérance d’une attention soutenue. Une certaine soif d’amour et de présence. Mon coeur n’a fait qu’un bond. Quels yeux! Quel homme.

Le reste, c’est de l’histoire. Mais je n’oublierai jamais ce moment.


Nous sommes les derniers à quitter la Terre.

Rien n’est plus. Ou est le bleu, le vert, ou est cette image si familière, cette photo de livre d’école? On disait qu’on pouvait voir la Muraille de Chine à partir de l’espace, mais il ne reste plus que le désert brûlant. Planète brune et sèche, brûlée, morte.

Ce vaisseau est le trois cent sixième d’une flotte qu’ils ont appelé les Arches, j’imagine que c’est une référence biblique. Un peu stupide, étant donné notre situation. Gardons espoir, disaient-ils. L’Homme vaincra dans l’adversité.

Mais rien de tout ça ne s’applique à nous, parce que nous avons créé notre propre adversité. Nous avons tout détruit. Toute ma famille est responsable, autant que celles avec qui je partage ce vaisseau. Notre seul point commun est d’avoir survécu. Ni trop vieux, ni trop jeunes, ni trop malades. Les derniers vestiges d’une espèce folle. Nous avons tout balayé sous le tapis et nous nous sauvons avant la punition.

Je pense à ceux qui ont décidé de rester, les obstinés, les fous. Ceux qui croient encore à l’avenir. Mon rôle sera de repeupler, je suis jeune et fort, mes gènes sont enviables. Mais je n’ai pas envie de procréer, je ne veux pas d’enfant, pas dans cette situation ni jamais. Je ne pourrai pas être parent, pas en sachant ce que j’ai fait, comment expliquer à un enfant la Terre, la mort, le saccage et la destruction qui est notre faute et celle des trente dernières générations? Nous sommes maudits et tout ceci est vain.

J’aurais dû rester derrière.


Comme un voleur, tu m’as dérobé mon rêve tout en me trahissant, tu m’as tuée.

Je ne ferai plus jamais confiance à qui que ce soit. Surtout pas à un homme, surtout pas à un homme en chaleur, cochon, indomptable. Un porc.

Tu me dégoûtes. Vous me dégoûtez tous les deux.


Grotesque. C’est le premier mot qui me vient en tête lorsque tu cours, ou lorsque tu te laves, tordu dans une position impossible, inconscient de ton apparence. Ce mot a une connotation négative mais, pour moi, il représente ce que tu es: drôle. Tu as l’air drôle.

Nous cohabitons et je t’aime. Ton caractère est si atypique que c’est l’un de tes traits les plus attachants, outre ton adorable visage, ton absence de queue, tes crises de folie. J’adore ton affabilité, ton adaptation sans reproche, ta flexibilité. Tu m’inspires. Tu as peu et tu es satisfait; quelques caresses et tu deviens béat.

Quand je pleure de façon incontrôlable, après quelques minutes, j’entends le bruit caractéristique de tes pattes sur le plancher, poum-poum-poum, le bruit que tu produis en grimpant sur le lit, mreow, et tu viens tout près, pas trop, tu ne me touches pas, mais juste là, une présence rassurante, que se passe-t-il? semble demander ton regard. Je perds mes mains dans la douceur de ta fourrure, ta chaleur me réconforte. Tu es vivant. Je suis donc vivante aussi.

J’écrirais un ode à ton ventre, que dis-je, ton bedon, ta bedaine, qui pend, élastique, à mi-chemin entre ton corps et le sol. J’écrirais des sonates pour ce supplément de chair qui ont fait ta réputation, que j’essaie de supprimer, mais rien n’y fait. Cette masse qui s’effraie comme un pendulum effréné quand tu cours, gauche, droite, gauche, droite, blanche et duveteuse, c’est la partie la plus douce de ton corps; je veux la détester, mais j’en suis incapable.

Je suis maniaque de tes propres manies, je note chaque changement de comportement, chaque incongruité et je m’adapte. Prendre soin de toi me ramène à la réalité, m’enracine dans ma propre vie. Je suis folle de tout ce que tu es, tes oreilles-satellite, tes ronflements nasillards, ton petit nez rose et froid, ta maladresse, tu es là, calme, indomptable, mon petit criss adoré, ma grosse bête, l’amour de ma vie.


C’est une drôle de chose, l’amitié. Plus on vieillit, moins c’est facile. À quatre ans, on partage un jouet ou un rire et c’est un réglé, confirmé. A l’école et à la garderie, tous nos camarades s’appellent amis. On passe nos récréations à jouer et les fins de semaine au parc de la rue.

Le temps passe et les amitiés s’effritent. On perd nos points communs, ou on réalise qu’ils n’avaient jamais existé. Nos intérêts explosent, nos chemins s’éloignent. Nous déménageons. Nous faisons des enfants, ou pas, et ça nous sépare. Nous sommes trop loins, trop occupés, trop fatigués. Et l’amitié ne se résume plus qu’à un concept de médias sociaux. Nous pouvons en avoir trois mille si ça nous chante. Mais nous ne nous sommes jamais sentis aussi seuls.

Pourtant, avoir une poignée de bons amis, c’est primordial. On soupe ensemble, même si ce n’est qu’une fois par année. On sort prendre un verre pour se plaindre que la musique est trop forte. On se visite. On change d’air. On échange. Même les trucs anodins deviennent importants. Que deviens-tu? Chaque bribe d’information est classée, réutilisée plus tard, enveloppe le coeur et le réchauffe. L’amitié, c’est une autre forme d’amour.

Je ne sais pas comment on se fait des amis. Je ne l’ai jamais su. De fait, je n’ose jamais apposer l’étiquette d’ami sur quiconque. Nous nous connaissons, nous faisons des blagues, nous sortons parfois, nous échangeons sur des sujets graves ou délicats ou légers ou anodins, mais sommes-nous amis? Je ne le sais jamais. Qu’est-ce qui confirme une amitié? Une mesure de temps, de rires, de confidences, de valeurs partagées, d’activités? Qui sont mes amis et qui sont des connaissances? Et si j’avais le malheur de considérer quelqu’un qui ne me considère pas, qu’adviendra-t-il de mon pauvre coeur?

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