Ma meilleure vie est simple

Mon dernier petit bout de vie en Saskatchewan m’a un peu bousillé les intentions. Depuis juin 2015 j’avais commencé à réorienter (sérieusement) ma vie vers la simplicité. Même avant, j’avais dû downsizer parce que j’avais pris un deux et demi à Limoilou à la sauvette, où le tiers de mon stock ne rentrait pas. Puis, quand je suis déménagée de 3500 kilomètres en février 2015, tout devait rentrer dans ma Honda Fit avec pour seul extra un gros sac de transport sur le toit de l’auto (qui l’a parfaitement déformé; si c’était à refaire, je dirais tant pis à ce que j’avais mis dans ce sac-là). C’était purge après purge.

Récemment je regardais les photos de mes vieux appartements, à Baie-Comeau où, quand j’étais déménagée avec mon chum de l’époque, j’avais viré un peu dingue d’avoir enfin un appartement, une place à moi à mettre à mon goût et on s’était mis dans les frais. À bien y repenser, c’est là que mes dettes grimpantes ont commencé. On a rempli nos cartes de crédit avec un matelas de chez Sears, de la décoration inutile, des nouveaux appareils et de la peinture. Sur les photos, l’appartement est surchargé, il m’étourdit, il y a tellement de stock dedans que c’en est ridicule, du moins à mes yeux.

000_0002_01

À Québec, ça ne s’est pas amélioré quand j’ai hérité de la grande chambre du quatre et demi que je partageais avec ma sœur. Même avec toute ma merde dedans, elle me semblant vide; je l’ai donc remplie.

100_0507

En Saskatchewan, j’avais réussi à garder mes dépenses peu élevées, à purger ma garde-robe, à revoir mes valeurs. Quand j’ai laissé mon (troisième) ex il y a un an et que je suis partie vivre dans un trois et demi, mes collègues m’ont donné des meubles et de la vaisselle et, en achetant les quelques petites choses qui me manquaient (dans une friperie et chez Dollarama) j’ai dépensé peut-être cent dollars. J’étais bien, et j’étais capable de mettre pas mal d’argent à repayer mes dettes tout en me faisant plaisir de la façon dont j’avais choisi – en achetant des expériences, pas des objets. Par exemple, une bouffe au restaurant, un voyage, une sortie.

Mon ex (le dernier – oui, ça s’en vient mêlant) vient d’une famille un peu matérialiste, comme beaucoup de familles. Un des passe-temps de sa mère est la décoration intérieure. Elle y dédie beaucoup de temps. Et sa maison est très jolie, ce n’est pas sans résultat. Mais il s’adonne qu’elle avait un peu transmis cette valeur à son fils, et que son fils, qui était à peu près l’entièreté de ma vie sociale en Saskatchewan, avait, sans malice ni volonté, imposé cette valeur à notre appartement, celui que nous avons partagé un mois.

Ce mois-là inclut une fin de semaine à Winnipeg passée à magasiner. Tsé, l’affaire que je n’aime vraiment pas faire. Sauf que là, je n’ai pas dépensé une cent (ou presque) – c’était lui qui payait, il avait mis de l’argent de côté exprès pour ça. Je me suis retrouvée plongée dans mes anciennes habitudes en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Magasins de décoration et de meubles s’enchaînaient, il ne me mettait aucune barrière, si je voulais ci ou ça, je l’obtenais, c’était aussi simple que ça. J’en suis devenue toute étourdie. On a rempli son camion chez Ikea, HomeSense, Jysk, Urban Barn, et j’en passe. Une véritable frénésie, plus de deux mille dollars dépensés en un jour et demi.

Cette fin de semaine folle a été suivie par des semaines de montage de meubles, pose de cadres, complétion de projets. J’avais mille idées, on avait concerté sur la décoration pendant des semaines, je m’étais abonnée à des blogues, on avait tout un chiffrier Excel avec nos idées, nos besoins (supposés ou pas), ce qu’on voulait, ce qu’on n’aimait pas. C’était 2009 all over again, cette fois avec un plus gros budget. Pour y vivre seulement un mois.

Un mois qui a profondément bouleversé tout ce que je bâtissais depuis une année déjà, brique par brique, ma vie simple. Cet argent aurait pu être utilisé pour autre chose, mais il a été dépensé sur le remplissage frénétique et irréfléchi d’un quatre et demi.

Quand je suis partie, en juillet, et que j’ai fini par m’installer, début août, dans mon petit deux et demi de St-Roch, j’avais encore dans la tête ces idées folles de consommation. Je voulais que mon appartement soit beau. Je voulais l’admiration. Je voulais appliquer ce que j’avais appris sur la décoration, je voulais un projet. Il ne me manquait que l’argent.

Heureusement, je n’ai pas refait l’erreur de m’endetter, je me suis dit que je le ferais lentement. Et puis l’idée s’est évanouie au fil des jours. J’avais cette longue liste de projets – je veux bâtir ci, peindre ça, acheter tel ou tel truc pour que ça soit plus beau, pour cacher le paquet de papier de toilette qui traîne par terre (aucune armoire), pour mettre quelque chose au mur au-dessus de mon lit. Puis j’ai arrêté d’y penser. Le gros paquet plastique de PQ est encore à terre en avant de ma toilette et je ne pourrais pas m’en sacrer plus qu’en ce moment. Il ne m’empêche pas de vivre.

La vérité c’est que tout ce que je voulais faire subir à mon appartement, ce n’était pas pour moi, c’était pour les autres. J’avais déjà honte (pourquoi?!) de ne pas pouvoir me payer quelque chose de mieux, de ne pas avoir eu les fonds pour me payer un trois et demi et des meubles. Je voulais donc donner une impression de volonté, que – même si c’est un appartement minuscule – il avait du potentiel – que j’ai du goût – que je sais comment décorer. Etc.

Les achats qu’on fait, la façon dont on consomme, est influencée par ce qu’on veut présenter et comment on veut paraître. J’ai longtemps eu de la difficulté à me départir de ma trop large collection de livres (que je ne lisais jamais) parce que je croyais vraiment vouloir les garder. En vérité, je me disais simplement : j’ai étudié en littérature; je dois avoir beaucoup de livres; ça me donne l’air intellectuelle; c’est beau dans une bibliothèque; etc.

Même chose avec les vêtements. Je n’ai jamais beaucoup suivi la mode, mais j’ai toujours voulu paraître de quelque chose. Ça se reflétait sur ma garde-robe chaque année, tout dépendant du type d’emploi que j’occupais, du chum que j’avais, de mon genre de vie. En revenant, en août, il a été très difficile pour moi de résister à renouveler ma garde-robe, acte inutile et coûteux, sous prétexte que j’en avais besoin. J’ai bien fait, étant donné que je viens de remplir un autre gros sac (encore?!) de vêtements à donner. J’aspire à une garde-robe capsule deux-saisons avec très peu de choses à interchanger dedans (ajouter des shorts pour l’été et des gros gilets chauds pour le reste de l’année, genre).

Je me sens vraiment mieux depuis que ces idées folles sont disparues. Je me retrouve parmi les débris de mon dernier mois en Saskatchewan, mon Mois De Consommation Extrême. J’ai été chanceuse – mon grand-père a meublé presque entièrement mon appartement, ma mère a fourni ma cuisine, je n’ai pas eu grand-chose à acheter et les rideaux étaient inclus dans le loyer, allelujah. À petit appartement, résultats surprenants :

  • J’ai plus de temps libres, parce que je ne magasine plus, je ne passe pas la moitié de mes dimanches à faire du ménage (ça me prend 45 minutes torcher mon deux et demi comme il faut, c’est magique, si je n’avais pas de chat, coupez ce temps en deux), je ne dédie presque plus de temps à l’entretien de mes affaires;
  • Ça me donne envie de sortir et d’explorer, parce que je n’ai plus d’ordinateur, pas de télévision et pas beaucoup d’espace pour me divertir en grand chez nous : j’ai donc découvert avec patience et délice le parc Victoria, la rue St-Joseph, le Vieux-Port, les maisons centenaires, en pierre et en brique, de St-Roch, les musiciens de rue du Vieux-Québec, les terrasses où se presse une foule hétéroclite, si bien représentative de mon quartier, touristes mêlés aux hipsters et aux jeunes branchés qui vivent dans des lofts et passent leurs vendredis soirs au Bureau de Poste à flamber beaucoup plus que cinq dollars pour une assiette de pâtes…;
  • J’ai plus d’argent, donc je paie mes dettes plus rapidement et, après mes dettes, je pourrai me payer, encore une fois, des expériences au lieu des choses;
  • Je me débarrasse de mon auto, ce fardeau financier, à laquelle j’étais beaucoup trop attachée et qui, en un sens, était ma dernière ancre matérielle (après tout, j’étais « la fille avec une Fit turquoise »); donc je marche plus, donc j’utiliserai mon vélo en température clémente, donc je suis plus en forme et je prends le temps de regarder au lieu de voir, de penser au lieu de rager derrière un volant contre les chars plaqués Florida ou Massachussetts qui ne trouvent pas leur hôtel (expérience vécue hier);
  • Je suis plus heureuse, parce que je n’essaie plus d’être autre chose à travers ce que je possède, ce dont j’ai l’air, ou même la décoration de mon appartement. Je vis pour moi-même et non pour les autres.

La seule chose qui me manque, c’est de faire des gros soupers chez moi (ce qui n’est pas arrivé depuis plusieurs années) – je manque de place (et de chaises) – ça viendra peut-être, sinon il y a toujours l’option de faire ça chez ceux qui ont plus d’espace (je cuisine, vous faites la vaisselle)! Ou de se serrer et d’avoir chaud, d’ouvrir une fenêtre en février, de manger sur le lit. M’en fout, m’empêche pas de vivre.

Vivre au centre-ville, à proximité de tout, dans un tout petit appartement avec une douche dans la chambre (détail que je trouvais bizarre mais qui, à ma grande surprise, enchante tout le monde), me fait voir le monde. Au lieu d’être un cocon salubre, fermé et étanche, c’est devenu une place où dormir, me laver, faire à manger, lire tranquillement ou regarder la pluie tomber. J’y écoute de la musique en rêvassant et, quand je suis tannée, je sors, je vais me promener sur St-Joseph, j’échoue sur les Plaines ou bien quelque part sur le boulevard Charest à regarder les passants. Parfois, je m’emplis les oreilles des bruits de la ville, des conversations dérobées, du traffic et des adolescents qui déconnent, d’autres fois c’est mes écouteurs qui guident mes pas. Parfois je marche sous la pluie et je reviens dans mon deux et demi contentée et heureuse. Et je vis. C’est agréable. Et je suis riche.

Share Button
Publié dans Simplicité | Laisser un commentaire

Les adieux

Lundi soir j’ai dit adieux à mon ex.

Ça faisait quelques jours que tout allait bien… quand j’étais occupée. Quand mon esprit ne vagabondait pas. Quand j’étais au travail, que je faisais la cuisine, que je prenais une marche en écoutant de la musique ou en parlant avec un ami. Mais après avoir fait mon yoga quotidien, avoir bu ma tasse de thé et lu un peu avant de me coucher, là, ça n’allait plus.

Mon cerveau se mettait en marche, il faisait du zéro à deux cent en quatre secondes. Mais mon cerveau n’est pas une Ferrari, c’est plus… une vieille Kia brisée. (C’est pas un pléonasme, ça, une Kia brisée? Ha, ha.)

La lumière éteinte, mon chat collé sur les jambes, écoutant les conversations de la rue, les éclats de rire, les feux d’artifice, mon esprit ressassait mes échecs des vingt-six dernières années, en insistant particulièrement sur les derniers mois. J’oscillais entre la colère, puis la haine, puis le ressentiment, puis la tristesse, pour enfin revenir à la colère. Je bouillais de rage et je m’apitoyais sur mon sort. Je faisais dont, dont pitié.

Après tout, tout le monde sait que je suis la première personne au monde à vivre une rupture difficile. Égocentrisme, quand tu nous tiens…

Lundi c’était encore le même manège, la même rengaine infernale de tu-n’es-bonne-à-rien-surtout-pas-à-être-aimée. Roulée en boule sous mes couvertures, je mettais toute mon énergie mentale sur le passé, puis sur le futur. Puis j’ai décidé d’y mettre un terme.

Quand mon ex m’a sacrée là, il m’a fait la demande classique : rester amis. « Tu es une personne fantastique et j’aimerais te garder dans ma vie. » Il m’a même avoué un peu plus tard, l’effronté, que son côté égoïste aurait aimé que je reste à Estevan, en Saskatchewan, pour qu’on puisse être amis, qu’il était déçu que je parte. J’ai essayé de le prendre pour un compliment. Et, depuis que j’étais partie, j’avais fait tout mon possible pour garder contact, pour conserver un lien amical.

Je ne croyais pas ça impossible. Certaines personnes ne pensent absolument pas qu’on peut être ami avec son ex, mais moi, j’y crois. La preuve – je l’ai fait. Tout dépend de la relation, de la personne, de ce qui est clair ou pas. Et comme je m’entendais si bien avec lui, comme on avait eu des fous rires et que j’avais des souvenirs incroyables de ce qu’on avait fait ensemble, j’ai essayé.

Je l’ai gardé au courant de ma vie, par messages texte, ici et là. Mais toujours j’étais partagée avec ce côté mesquin qui voulait lui prouver que j’étais mieux sans lui, que ma vie ici était parfaite, que j’étais bien contente d’être revenue. Ce qui n’est pas faux, mais pas non plus nécessaire à prouver, pas à lui ni à personne. Je riais de sa vie de fermier, de ses horaires débiles, de ses nuits blanches passées dans de la machinerie. Et je me fâchais quand il ne me répondait pas, je me revoyais projetée dans notre relation quand il était toujours trop occupé pour passer du temps avec moi, pour répondre à mes messages, pour m’appeler. Mais je tenais bon. Après tout, on devait être amis, non?

… non.

Lundi soir j’ai réalisé que je n’avais absolument pas envie de garder contact avec lui. Qu’il n’entrait pas dans ma catégorie d’ex avec qui on peut encore parler. Que même si on avait passé de bons moments ensemble, même si on s’était amusé, c’était terminé. Que, en fin de compte, il ne correspondait pas au genre de personne avec qui je veux être amie. Que même si je lui pardonnais ce qu’il m’avait fait, je n’avais pas envie de passer par-dessus dans le but de conserver une amitié qui, au final, ne m’apportait absolument rien.

Je lui ai redemandé pourquoi il voulait demeurer amis. Il m’a répété qu’il trouvait que j’étais une personne fantastique et qu’il aurait préféré que je sois son amie proche plutôt que sa blonde, dans le temps. Ça m’a fait réaliser que je prenais seulement son opinion en compte, pas la mienne. Que je m’ignorais. Que j’étais encore sur le mode je-n’ai-pas-d’amis-donc-je-prends-ce-qui-est-disponible que j’ai subi en Saskatchewan. Et que, franchement, être amie avec un fermier pour qui je ne suis pas une priorité, à qui je ne sais pas quoi dire, et que je ne reverrai très probablement jamais, au final, ça ne me tentait vraiment, mais alors là vraiment pas.

Donc je lui ai dit adieux. Et trente seconde plus tard je dormais profondément, du sommeil du juste.

Depuis, je me sens beaucoup plus légère. J’ai retrouvé ma bonne humeur. Je ne sens plus cette pression que je me mettais moi-même d’être « une bonne amie » – de le tenir au courant, d’entretenir nos conversations mourantes, d’étouffer mes émotions en me disant que ça allait passer. Et il est beaucoup plus facile de conserver les bons souvenirs depuis que j’arrête d’en accumuler des mauvais.

C’est quétaine, mais c’est vrai qu’on choisit d’être heureux ou pas. Le bonheur n’est pas extérieur. Il ne vient pas de biens matériels, d’expériences, du chiffre dans mon compte bancaire ou du nombre d’amis que j’ai. Si je laissais tout ça affecter mon bonheur, je serais extrêmement malheureuse. La vérité, c’est que je suis pauvre et endettée, que j’ai très peu d’amis, que je ne possède à peu près rien et que je viens de vivre, après réflexion, le pire été de ma vie. Mais l’autre côté de la médaille, et celui que je choisis de regarder, c’est que je suis sur la bonne voie pour me débarrasser de mes dettes, que les quelques amis que j’ai me sont chers et sont là pour moi, que j’ai un toit et de la nourriture et pas besoin de vraiment plus. J’ai plein de temps libres pour faire ce qui me plaît, prendre des marches dans le parc Victoria, flatter mon chat et jouer avec lui, me faire de bons petits plats et les savourer tout en écoutant le band que je viens de découvrir et qui me fait triper.

J’ai toujours eu un plan. Après avoir battu ma dépression à peu près définitivement vers 2012, je suis toujours retombée rapidement sur mes pieds quand la vie me sacrait ses traditionnels coups de pelle dans face. Le problème, c’est que je mettais mon énergie et mon focus sur les mauvaises choses – le futur, les choses que je croyais vouloir. Je m’affublais de l’étiquette « indépendance » en me disant que j’étais une femme forte, solitaire et bien là-dedans, alors que je m’accrochais à un homme après l’autre, sans me laisser le temps de respirer entre chacun d’eux. Et le petit temps que je prenais pour respirer, je ne l’utilisais pas vraiment pour respirer. En théorie, oui, mais en réalité, au lieu de donner toute mon énergie à un homme, je la donnais à mes amis, remplissant mon calendrier le plus possible avec des sorties, des activités, des plans pour ne jamais être seule.

Parce que être seule me faisait vivre ce que je viens de vivre jusqu’à lundi soir, et au lieu de confronter la situation et de l’éradiquer, j’aimais mieux tout faire pour ne pas la vivre. Je l’ignorais. Je l’enterrais sous un calendrier bien rempli, sous des distractions abrutissantes.

Fait que, lundi soir, je me suis donné la permission d’être triste et déçue, la permission de vouloir ce que je veux, la permission de pleurer. Je me suis donné le droit de ne pas aimer être seule, et le droit de trouver un moyen – efficace et sain, cette fois-là – de changer ma solitude. Je me suis permis de changer, de ne pas être la même personne qu’il y a un an, un mois. Surtout, je me suis dit : écoute-toi. Écoute le vrai toi. Qu’est-ce qu’elle veut?

Les réponses, je suis encore en train de les trouver. J’en ai parlé un peu dans un autre article, mais je m’en rajoute. Je vais en profondeur. Je veux être heureuse. Et je vais créer mon propre bonheur au lieu d’attendre qu’il me tombe sur la tête.

Share Button
Publié dans Vie quotidienne | Laisser un commentaire

C’est quoi le timeline d’une peine d’amour?

Est-ce que quelqu’un pourrait m’indiquer quand est-ce que je vais arrêter de ramasser des morceaux de mon propre coeur par terre dans la poussière, à dix heures le soir quand j’essaie de dormir?

J’ai eu quatre chums dans ma vie mais c’est le premier qui me laisse. C’est la première fois que je me fais sacrer là. Câlice que c’est difficile. C’est tough. En tabarnak. Criss que j’roche.

Je me rappelle avec netteté la première peine d’amour de ma soeur, puis celle de mon frère. J’avais fait de mon mieux pour les aider, les soutenir, leur changer les idées, leur aider à passer au travers. Mais je ne pouvais pas comprendre, pas totalement.

Évidemment, après mes trois premières ruptures, en 2012, 2014 et 2015, j’ai vécu un genre de deuil. Ça n’a pas été facile non plus – les émotions, les déménagements, les changements de style de vie, les chamboulements. Mais là, là, installée à Saint-Roch et enfin en train de me retrouver une autre câlice de routine, là, ça pète, ça ne va pas.

Je peux passer des jours, de beaux grands jours à ne pas y penser. Puis un soir je me couche, après avoir lu deux-trois chapitres et bu une tasse de thé, et je pense, et je braille, et je n’arrête pas de souffrir le martyr en vain, je ne vois pas le bout, je fais juste me noyer. Je me sens déchirée entre l’amour et la haine, j’ai envie de frapper et de hurler, de crier que c’est injuste. Je me sens égoïste et un peu brisée, cassée comme un vase fragile qu’on jette aux poubelles parce que fuck la colle. Je n’ai pas de Krazy Glu. Je n’ai rien.

Je chiâle, je me lamente, je suis un lamentin. Je suis une baleine échouée qui n’en revient pas d’être échouée. Certains matins je me réveille avec l’impression que la vie me sacre constamment des coups de pelle dans face, jour après jour, et que le bleu ne guérira jamais, que le bleu est rendu… un cancer, un gros monstre noir qui me ronge de l’intérieur et qui fait semblant de ne pas exister, qui me fait accroire qu’il est faux, que je l’ai inventé.

Je suis lâche, je veux fuir. Je ne suis pas une battante. Je ne suis pas courageuse. Je suis juste triste. Je suis en peine d’amour. Je ne mange plus, puis je mange trop, je mange n’importe quoi, j’essaie d’étouffer le monstre, de lui faire faire une crise cardiaque ou de l’affamer. Je ne suis pas une guerrière. Je suis une petite motte humaine roulée en boule sur le plancher. Je voudrais que le temps s’arrête. Ou qu’il avance beaucoup plus vite.

Je voudrais être guérie, réparée. Je voudrais croire à nouveau. Je voudrais que tout ça ne soit jamais arrivé. Fuck la croissance personnelle. Fuck les expériences de vie. Fuck grandir. Je veux avoir quatre ans et ne pas subir le rejet. Je veux qu’on m’aime assez. Assez pour me garder. Assez pour arrêter de fuir, de déménager, de recommencer. Je voudrais que cette câlice de rupture ait un sens. Je voudrais comprendre. Mais je ne comprends pas. Alors je pleure et je ne dors pas parce que les coups de pelle me font trop mal à face.

Share Button
Publié dans Vie quotidienne | Laisser un commentaire

Réapprendre à vivre seule

J’ai travaillé ma première semaine de job. Je me bâtis une routine, tranquillement, comme après chaque changement majeur dans ma vie (on dirait que j’en vis quatorze par année).

Soudainement je me retrouve encore dans cette situation: seule et un peu perdue. Je suis sans repère. J’habite un nouveau quartier, j’apprend un nouveau travail. je me créé de nouvelles habitudes. Et je me retrouve encore seule.

Seule dans mon appartement mais aussi un peu seule dans ma vie. J’aimerais croire que je m’y suis habituée, mais ce n’est évidemment pas le cas. Ou peut-être que je le prends mal parce que je ne l’ai pas choisi. Je me rappelle avoir adoré être seule et solitaire, il y a un an quand j’ai laissé mon chum et que je suis partie en appartement à Langenburg. Mais j’avais le contrôle. C’était ma décision.

J’alterne entre périodes de motivation intense et de productivité et périodes… périodes de mou. Périodes de rien. Périodes où je reste couchée à penser, à ruminer. Périodes où je pleure. Périodes où j’ai envie de crier, de hurler ma frustration, de m’enfuir.

Ça sonne pire que c’est. Je viens de passer deux mois en enfer, après tout. Donc je me permet de petites déprimes passagères, même si elles sont vraiment inutiles.

De toute manière, j’ai tout de même repris ma vie en main. Depuis hier, mon appartement est à peu près « terminé ». J’entends par là que mes boîtes sont défaites et remplissent le bac à recyclage du bloc. Mes cadres sont accrochés aux murs (sauf mon foutu diplôme, je ne sais pas où le mettre, c’est difficile de placer un diplôme dans un deux et demi) et il n’y a à peu près plus de bordel.

En fait, la dernière tâche sur ma liste « installation » c’était de vider mon ordinateur. J’avais ramené ma tour non backée de Saskatchewan avec, genre, toute ma vie dessus (treize ans de photos, documents importants, comptabilité personnelle et musique…), mais je n’ai pas de place pour une tour. Ni même vraiment pour un ordinateur portable. Dans un avenir plus ou moins rapproché, je compte faire l’acquisition d’une tablette pour mes besoins (pour le moment, j’utilise mon cellulaire, mais la grandeur de l’écran m’occasionne des migraines par usage prolongé), mais, en attendant, je devais encore placer mon bordel quelque part d’autre et me débarrasser de l’ordi.

Donc aujourd’hui, avec aucun plan en vue, j’ai décidé de m’atteler à la tâche.

J’ai rempli une clé USB de documents, une autre avec ma musique, et j’ai terminé avec le transfert de photos. Google Photos est un cloud gratuit, tant que les photos ne sont pas de qualité top-top, donc j’ai opté pour ça. Et depuis dix heures ce matin, je transfère. Je suis juste rendue à 2008… c’est long.

J’ai fait du ménage. J’ai supprimé les photos floues, celles que je gardais pour aucune raison. J’ai revisité treize ans de ma vie, certaines plus documentées que d’autres. Des vieux selfies d’adolescente, dans le temps où ça ne s’appelait pas des selfies. Mes amis du secondaire, puis du cégep. Mes ex. Des partys. Des voyages. Des souvenirs. De la mélancolie.

Et ça m’a mis dans tous mes états. J’ai pleuré. Je suis devenue frustrée. Puis je suis devenue en criss. Après quoi, pourquoi, je ne le sais pas trop. C’est comme si tout ce que j’étouffais depuis deux mois était sorti en même temps. J’aurais eu envie de démolir un mur à coups de massue. Un gros mur.

Puis je me suis calmé et j’ai continué. Parce que c’est aussi ça, la vie.

Sinon, ça va bien. J’aime vraiment mon nouveau travail. Je suis occupée et ça fait du bien d’être enfin occupée. L’entreprise m’intéresse, c’est tout nouveau pour moi (et, disons-le franchement, pour tout le monde; quand je dis que je travaille pour une entreprise oeuvrant dans le géospatial, 0% des gens savent de quoi je parle). Les tâches sont variées, les collègues sont sympathiques, jeunes, motivants.

Je me suis inscrite à des cours de baladi, le même cours que j’avais pris à l’automne 2014, quand j’habitais à Limoilou. J’ai hésité, mais je ne sais pas trop pourquoi, surtout après les résolutions que j’ai faites il y a 2-3 semaines, entre autres celle de me permettre de vivre, saint-cimonaque. En 2014, ces cours étaient un véritable point d’ancrage dans ma vie, je n’en ai pas raté un, j’adorais mes lundi soirs à danser. Et dans le temps aussi, j’étais seule.

Je mange trop de poutine et je bois trop de bière, mais je me laisse vivre un peu. Je me mets des objectifs tout petits, atteignables, chaque semaine. Boire plus d’eau, puis manger à la maison deux repas sur trois. Je reviens tranquillement à mes bonnes habitudes pré-rupture, sans stress. C’est plus agréable ainsi, ça change de mon tout-ou-rien habituel, de ma méthode plaster.

Pour le moment, je n’ai toujours pas de plan. Parce que j’ai un peu arrêté de croire aux plans, du moins pour le moment. Tannée des châteaux de cartes en Espagne. (Tiens, ça ferait un bon titre de roman, ça, Châteaux de cartes en Espagne. Iiiih que je suis créative. Ça me sort par tous les trous.) Mon seul plan c’est de danser les mercredis soirs, d’aller travailler du lundi au vendredi, de faire un peu de bénévolat quelque part, et de me pâmer devant les six chats de la voisine quand ils envahissent la clôture, attirés par les miaulements de mon coloc obèse.

Pis on verra ben ce qui arrivera.

Share Button
Publié dans Vie quotidienne | Laisser un commentaire

La grande histoire de mon retour au bercail: grande finale

On peut dire que mon « retour » est complété. Je suis revenue et je commence à m’installer, me problèmes se règlent. J’ai signé un bail dimanche et mon contrat d’embauche lundi. Il reste à faire ajuster les valves de la Fit et ensuite, je la vends. Tout se place.

Aujourd’hui, ça fait six semaines que mon automobile a eu ses premiers problèmes, cinq semaines que je me suis fait laisser par mon ex au téléphone, quatre semaines que j’ai quitté la Saskatchewan. Je suis un peu déçue de ne pas vraiment avoir eu d’été 2016, qui a commencé avec un long processus de déménagement et qui a été suivi par des problèmes, une rupture, un autre processus de déménagement encore plus compliqué. Lorsque je serai finalement installée, on sera en septembre. Et la vie poursuivra son cours, parce qu’elle le fait toujours. Elle ne s’arrête pas. Dans le fond, c’est un peu ce qui fait que nous sommes tous égaux: nos vingt-quatre heures quotidiennes communes.

La Saskatchewan, une erreur?

J’ai raconté mon histoire abracadabrante à beaucoup de gens, parfois d’une traite, parfois en les tenant au courant tout au long des étapes de mon retour. Et beaucoup de gens faisaient allusion à mon périple d’un an et demi dans une autre province comme à une erreur. Franchement ou par mots cachés.

C’est plutôt insultant de se faire dire que dix-sept mois de sa vie étaient une erreur, d’autant plus que ce n’en était absolument pas une.

J’y ai longtemps réfléchi. J’ai commencé ce blogue en arrivant là-bas, en février 2015, même pas deux mois après avoir décidé d’y déménager. Tout le monde prenait un malin plaisir à me faire savoir à quel point j’allais apparemment le regretter; et d’autres cherchent encore à me faire dire que je le regrette. Au point où je me suis posé la question. La Saskatchewan était-elle une erreur? Est-e que j’ai vraiment jeté dix-sept mois de ma vie par la fenêtre?

Et je suis arrivée à cette conclusion: tout est une question de perspective (comme Absolument Tout, en fait).

Il serait facile de mettre l’emphase sur les côtés négatifs. Je ne suis pas naïve; tout n’était pas rose. Je m’ennuyais de mes amis et de ma famille. Je ne me suis à peu près pas fait d’amis là-bas. Il était difficile de parler anglais jour après jour, de passer des semaines sans prononcer un mot de français, au point où je commençais à le perdre, au point où je rêvais et pensais en anglais. J’ai vécu deux ruptures, difficiles comme elles le sont toutes, des déménagements, des rêves brisés. Et j’ai fini par revenir la queue un peu entre les jambes.

Mais j’ai changé. J’ai plus changé en un an et demi là-bas que je ne l’aurais fait en cinq ans ici, j’en suis persuadée. J’ai découvert une autre facette de notre pays. J’ai rencontré des gens merveilleux. Je me suis ouverte. Je suis devenue plus sociale, moins gênée. J’ai découvert que j’étais capable de beaucoup et que je valais beaucoup. J’ai compris qui étaient mes amis véritables et ceux qui ne l’étaient pas vraiment. Je me suis débarrassé de la majorité de mon système de valeur. Je suis devenue positive et proactive. J’ai pu trouver ce que je recherchais réellement chez un partenaire de vie. J’ai aussi compris ce qui m’importait vraiment et j’ai commencé à mettre toute mon énergie sur ce qui en vaut la peine.

Ce n’est pas nécessairement la Saskatchewan qui a fait ça. Après tout, ce n’est qu’une province. Peut-être que ça serait arrivé en restant à Québec. Ou pas. Tout ce que je peux dire, c’est que le contexte étonnamment différent des Plaines m’ont aidée. J’ai honnêtement cru pouvoir faire ma vie là-bas. Puis cette croyance m’a été arrachée. Mais la vie continue. Elle continue toujours.

Des nouvelles plus concrètes

J’ai signé un bail pour un minuscule deux et demi dans Saint-Roch. C’est marrant, moi qui avait peur de la basse-ville avant, c’est devenu mon quartier préféré de Québec, et j’adore particulièrement Saint-Sauveur et Saint-Roch. Quand je me promène dans leurs one way, je me sens chez moi. Ça m’a manqué.

J’ai déniché un emploi génial et je commence le 22 août. En attendant, je dois déménager et m’installer dans mon nouveau chez-moi. Pour une fois, je ne suis pas trop stressée ni pressée. Tout va bien. Après ce que je viens de vivre, je suis maintenant au paradis: j’ai ma famille et mes amis tout près, un logement, une job. De quoi ai-je besoin de plus?

Mon appartement est si petit que je vais devoir être ingénieuse et… revisiter mon minimalisme, qui avait pris une petite claque dans mon dernier déménagement à Estevan. Je revisite l’essentiel, le nécessaire, le confort. Je me sens d’attaque pour bâtir un meuble adapté à la litière de mon chat, pour trouver un moyen d’accrocher des plantes quelque part. J’adore mes grandes fenêtres. Je suis à quinze minutes à pied de ma microbrasserie préférée, huit de ma job, quinze d’un gym potable. Il y a tout plein d’épiceries de quartier, indépendantes, étrangères. La maison d’à côté est peuplée de chats qui s’assoient sur le toit de la voiture stationnée dans leur cours et j’ai vu sur tout ça depuis ma petite cuisine. Ma douche est dans ma chambre. Et ça sent bon Québec. Québec, mon rebound.

Et maintenant?

Depuis que je suis revenue et que j’ai dû faire preuve de patience pour régler mes problèmes un à la fois, je me suis retrouvé avec beaucoup de temps libre sur les bras.

Je devais donner une nouvelle direction à ma vie. Je me suis réveillé le six juillet, dans une chambre d’hôtel de Regina, stressée par mon auto, mais avec ce plan de vie en tête: habiter la Saskatchewan, travailler sur la ferme, apprendre le métier, bâtir une vie avec mon copain néerlandais.  À peu près sept heures après mon réveil, ce plan a disparu soudainement. Je ne l’ai jamais vu venir. Et je l’avais bâti avec soin, patience et beaucoup de temps.

D’où la question que je n’ai pas arrêté de me poser pendant les deux semaines suivantes: je fais quoi, là?

Inconsciemment, je me suis mise à revisiter mes valeurs. Je me suis demandé ce que je voulais réellement. Qui suis-je? Que fais-je? Qu’est-ce qui me rend heureuse? Qu’est-ce que je veux contribuer au monde? Bref, le genre de questions qu’on se pose doucement au cours de la vie, mais auxquelles il peut être difficile de répondre là, rapidement, quand le monde vient de s’écrouler encore une fois.

Mais voici ce que je veux.

Je veux me concentrer sur ma famille et mes amis. Je veux voir mes parents davantage et leur parler plus souvent. Je veux passer du temps avec ma sœur et mon frère, avec mon neveu qui va naître en novembre. Je veux vivre davantage d’expériences avec le clan Morissette-Dupuis et avec eux qui me sont chers.

Je veux être près de la nature. En Saskatchewan, il y a très peu d’arbres, pas de forêt du tout. C’est une des choses qui m’a le plus manqué, ça et les grands cours d’eau. Je veux profiter de cette proximité retrouvée, marcher dans les parcs, sur le bord du fleuve, aller dans le bois, au chalet.

Je veux développer de nouveaux talents et explorer l’inconnu. M’inscrire à des cours, des groupes, des clubs, sans trop d’engagement, juste avec ma curiosité naturelle, sans stress ni pression.

Je veux apprendre. Je veux comprendre comment les choses fonctionnent, acquérir plus de connaissances. Je veux arrêter de m’abrutir avec des activités qui ne m’amènent rien. Je veux lire sur la mécanique, être capable d’identifier les arbres et les plantes, visiter des galeries d’art. Je veux étancher cette curiosité intense qui m’a toujours habitée, et que j’étouffais à coups de tu n’es pas capable, tu te prends pour qui, ce n’est pas toi.

Je veux créer et utiliser mes mains. Je veux essayer des choses manuelles, pratiquer un art sans me décourager, gosser du bois, apprendre à tricoter.

Je veux me créer une nouvelle vie équilibrée, routinière mais pas trop. Je veux m’amuser, voir mes amis, prendre une bière. Cuisiner, rire, faire la grasse matinée avec mon chat. Faire du bénévolat et donner du temps à eux que j’aime. Méditer, marcher, prendre le bus et écouter les conversations, regarder la neige tomber avec une tasse de thé, offrir aux touristes du Vieux-Québec de les prendre en photo, converser avec des étrangers. Je veux vivre.

Share Button
Publié dans Vie quotidienne | 3 commentaires

La grande histoire de mon retour au bercail, partie 3

C’est loin d’être fini, en fait.

Partie 3 – jours 18 à aujourd’hui: le grand bourbier qu’est la vie

Le 16 juillet 2016, à quatre heures du matin, dans une « chambre travailleur » d’un motel de bord d’autoroute à Lachute, je me réveille au son d’une chanson de rock classique. J’ose espérer que, depuis hier, ma malchance est terminée; que j’arriverai à Baie-Comeau sans anicroche, sans problème mécanique, sans que mon chat ne s’échappe, sans que je meurs.

Tim Hortons, lever de soleil, et des heures de conduite. Tout le monde parle français et ça me fait un peu bizarre; l’ajustement est lourd, la fatigue n’aide pas.

À deux heures et demi l’après-midi, je stationne la Fit turquoise plaquée Saskatchewan dans la cours de mes parents, à Pointe-Lebel, Côte-Nord, Québec. Je lâche un gros soupir. Pour le moment, tout va bien.

On part ce soir-là pour trois jours au chalet, dans le nord, pas de réseau. Le lendemain soir, je vire une brosse, vide le vinier et mon cœur. Et je dors, dors, dors. La vue du lac me fait du bien, l’odeur des conifères m’enchante, et surtout, la sainte foutue paix, du genre très bien méritée, ma Grande Paix du Nord, dont je m’ennuyais tant sans le réaliser.

On revient le mardi 19 juillet, je passe quelques jours de vacances (forcées) à essayer de me reposer, à ne pas faire grand-chose, je mange une pizza presque-soleil avec ma meilleure amie chez Mikes lors de son passage à Baie-Comeau, puis je vais passer la fin de semaine chez une autre amie, à Matane, me changer les idées, oublier la Fit, oublier la Saskatchewan, oublier aussi le futur, juste vivre un tout petit peu sans stress.

Lundi le 25 juillet, je pars pour Québec. Mission: me trouver une job. Et voir quelques personnes supplémentaires. Je pars tôt, la route est belle. Les cinq heures et demi qui, autrefois, me paraissaient un enfer, deviennent une petite balade tranquille (c’est quand même environ 7 fois moins long que de revenir de Saskatchewan). La traverse de Tadoussac à Baie-Sainte-Catherine est pleine de charme. Le fleuve me sourit, disparaît, revient. Les montagnes se succèdent, les courbes de la 138 me séduisent, bref, je suis revenue chez moi, je suis revenue à la maison.

Je vais chercher un ami dans le quartier Saint-Sauveur et on va manger un morceau. En revenant…

Bon, là, vous me voyez venir.

Arrêtés à une lumière rouge, la Fit se met à shaker comme une dingue. « Uh oh », je pense, tout en sentant mon cœur se fissurer de nouveau, mon cerveau abandonner la partie, you’re on your own now, bitch, mon estomac fondre et couler jusque dans mes talons, puis, évidemment, parce que tout allait trop bien, parce qu’il faisait trop beau, parce que j’avais trop profité de cette randonnée trop paisible et trop agréable jusqu’à Québec, mon check engine se mit à clignoter, le moteur cala, la Fit refusa d’aller plus rapidement que 50 kilomètres à l’heure, bref, pour une troisième fois depuis le 29 juin 2016, elle me lâchait de la même manière trop exacte, maintenant trop familière.

Il est difficile de décrire le sentiment profond d’aversion que j’ai ressenti envers mon automobile à cet instant. Je me suis sentie trahie. Trahie par la Fit, trahie par Honda, trahie par le concessionnaire de Sudbury, trahie par Québec, trahie par les promesses que la vie semblait avoir enfin envie de me faire. Je tremblais autant que mon osti de Fit à marde, j’avais envie de la câlicer en feu, de la voir fondre, de lui donner des coups de machette, de la défigurer, de la garrocher en bas d’un ravin.

Au lieu de tout ça, j’ai appelé l’assistance routière Honda (avec l’envie de leur dire: c’est encore moi! Vous vous rappelez, la perdue en Ontario avec son chat, d’il y a deux semaines?), ils ont envoyé une remorqueuse qui, évidemment, est arrivée avec une demi-heure de retard (ça semble être leur tradition, aux remorqueurs), pour qu’ensuite il me dise d’embarquer moi-même la Fit sur sa remorqueuse, alors qu’elle calait et refusait de monter, ensuite moi sous la pluie drue, en shorts et camisole, le regardant travailler, pas d’abri, ni même d’offre pour attendre dans la remorqueuse, qui me fait finalement demander si je veux un lift avec mon ami jusqu’au Honda, oui, s’il vous plaît, wow, c’est gentil de demander.

Le tableau, mes amis, le tableau que j’intitulerais avec raison Retour au Bercail, de moi, dégoulinante de pluie, épaules affaissées, plantée sur le bord de la rue Bagot, bloquant son sens unique avec ma Fit en panne qui se fait embarquer de peine et de misère sur une remorqueuse, et mon visage qui dit: encore. Le tableau à un million.

À Lallier Honda Sainte-Foy, on me répond comme à un tas de merde qui aurait appris à parler, on refuse catégoriquement de me prêter une voiture pour le reste de mon périple à Québec (48 heures), on a l’arrogance de me suggérer de prendre une location moi-même car « sûrement que Honda va vous rembourser » (malheureusement, je ne base pas mes finances sur des « sûrement », surtout pendant des vacances forcées qui me coûtent trop cher à cause de mon criss de char). Départ sous la pluie, angoisse intense au ventre et, surtout, une grande lassitude, une lassitude comme un trou noir qui me donne envie de m’enfermer dans la Fit lorsque je vais l’immoler.

Le lendemain, on m’apprend que c’est maintenant l’injecteur #3 qui doit être changé (79$), que ce n’est pas sous garantie, que je dois donc également payer le diagnostic qui a été fait (122$), ainsi que la main-d’oeuvre de deux heures et demi (prix inconnu, mais probablement substantiel). Heu… okay. Avec un fort sentiment de me faire totalement crosser, j’accepte à contre-cœur les réparations. On répond vaguement à mes questions, on ne veut rien m’expliquer, de toute évidence je ne connais rien et ça ne sert à rien de me rassurer, j’imagine qu’ils savent que j’étais tout près de finir de payer ma carte de crédit et que j’avais plein de place dessus pour des osti de réparations probablement inutiles sur le tas de merde qui me sert d’automobile.

Le surlendemain, en route vers Baie-Comeau avec ma soeur et son chum, faute d’avoir un véhicule fonctionnel à moi, Lallier Honda me rappelle. C’est réparé… mais, il y a un mais. Encore évasivement, on m’indique que les réparations ont créé d’autres codes, qu’il faut ajuster mes valves, mais que c’est juste cinq cent vingt-deux piaces. Je lui répond sèchement d’attendre et de ne plus toucher à la voiture.

Arrivée à Baie-Comeau, je m’empresse de rappeler. J’obtiens la boîte vocale et je leur indique de fermer l’auto et de la mettre dans le parking, que je viendrai la chercher la semaine prochaine, et que je m’attend à ce qu’il n’y ait pas une cenne de plus sur ma facture que ce qui m’a été indiqué il y a deux jours.

Puis c’est l’attente.

Visite à ma grand-mère et à un semblant de marché, épicerie, vendredi matin on part pour le chalet tous les cinq et je m’en vais déconnecter complètement, me donner une dernière pause (je n’ai jamais eu besoin d’autant de pauses dans ma vie, de façon si régulière) avant de revenir à la charge contre Honda, contre Québec, contre tous et chacun, contre vents et marées, à contre-cœur contre tout.

Je mange. Je bois. Je marche. Je me baigne quatre fois dans trois lacs différents, je m’enfonce dans le fond en décomposition jusqu’aux genoux, je me pète le petit orteil sur une roche. Je m’essouffle dans la côte rocheuse sur ma bicyclette, je l’abandonne dans la mousse, à l’ombre d’un sapin. Je regarde et j’écoute. Je conduis un quatre-roues, puis un autre, trop lentement ou trop vite. Je me fais piquer, puis dévorer, je saigne. Je lis, je m’inspire, je pleure et je me fâche, je boude, je pense, je rage, j’abandonne.

Nous sommes revenus cet après-midi. Après une bonne douche très nécessaire, j’ai refait mes boîtes, j’ai réuni mes choses dans le sous-sol de mes parents, histoire de ne pas trop encombrer et de rendre l’opération plus facile lorsque, un jour, je reviendrai tout chercher, j’ai rempli ma valise, je me suis préparé pour Québec. Départ demain. Opérations: me trouver une job; me trouver un logement; et m’organiser pour régler une fois pour toutes ce gâchis Honda, au plus câlice.

Ainsi se conclut plus ou moins la grande histoire de mon retour au bercail. Dans un sens, le retour est terminé, je suis là. C’est un nouveau début, comme d’habitude, je recommence. Je continue à pédaler. Parce que comme un bon ami m’a dit, si j’abandonne et que j’arrête de pédaler, perdue comme je suis dans le milieu de l’océan, je ne verrai jamais la côte. Mais la côte est là, quelque part. Mon bateau a été réduit en un bout de bois flotté, mais criss, au moins, il flotte, et j’ai deux jambes pour me propulser.

Share Button
Publié dans Vie quotidienne | Un commentaire

La grande histoire de mon retour au bercail, partie 2

La grande aventure rocambolesque se poursuit et fait de moins en moins de sens…

Partie 2 – jours 14-17: une histoire de malchance quotidienne…

12 juillet 2016 (jour 14)

Je suis partie vers sept heures trente le matin, le mardi 12 juillet 2016, les larmes un peu aux yeux, le char plein, le chat sur le banc passager et mon itinéraire tout beau dans les têtes. Évidemment, la Vie allait se charger de démolir mes plans à coups de pelle dans face, jour après jour.

Ce qui était prévu: Estevan, Saskatchewan jusqu’à Thunder Bay, Ontario le premier jour et nuitée à l’hôtel; Thunder Bay jusqu’à Sudbury, Ontario le deuxième jour et nuitée chez de la famille; Sudbury jusqu’à Québec, Québec le troisième jour et nuitée chez de la famille; et Québec jusqu’à Baie-Comeau (ledit Bercail) le quatrième jour.

Le résultat fut presque tout autre.

Première mésaventure: je suis dans la lune et je me ramasse à la frontière canado-américaine après, genre, une heure de route. Mon cerveau a mis un beau gros quatre secondes à comprendre ce que la pancarte You are now leaving Canada disait. Heu… je suis où, là? J’ai oublié de faire mon virage, je reviens donc sur mes pas et je perds en tout une demi-heure. Bon. Ce que je ne savais pas, c’était que c’était juste le commencement d’un périple en enfer. (J’exagère à peine, sérieusement, j’en braillerais.)

Je passe la frontière saskato-manitobaine sans autre anicroche et je m’arrête à un Subway quelconque pour m’étirer, m’acheter un sandwich (même si je ne mange à peu près plus depuis une semaine, je me dis que de l’avoir dans la face va peut-être m’ouvrir l’appétit) et je repars de plus belle. Autre arrêt près de Portage-la-Prairie, Manitoba pour faire le plein; j’en profite pour appeler mon grand-père, qui n’est pas au courant que j’arrive et qui est sur la route pour Sudbury. Je lui demande si il peut me trouver une place où dormir le lendemain avec mon chat. J’en profite également pour annuler mes réservations d’hôtel (que j’avais faites en prévision d’un voyage deux semaines plus tard, avant que je me fasse à moitié crisser dehors de ma job) et trouver un nouvel hôtel à Thunder Bay. Un seul accepte les animaux, un autre trou miteux, mais bon, je réserve pour ce soir-là.

Je passe Winnipeg et j’arrive enfin en Ontario, c’est le début de la forêt et des montagnes, le paysage sent le chez-nous et ça ne me dérange presque pas de ne pas avoir de service cellulaire. Mon auto ne me stresse plus, elle va bien depuis le départ, la vie semble vouloir m’épargner.

À Vermilion Bay, Ontario, je m’arrête pour refaire le plein, manger un morceau et m’étirer. Je me fais surprendre par une tempête du type « visibilité absolument nulle » qui me retarde un peu, puis je repars de plus belle. Le soleil se couche, je traverse un autre fuseau horaire et j’arrive à Thunder Bay, Ontario à onze heures trente le soir (heure locale). Mon GPS me guide jusqu’à mon hôtel.

Et là je vois que mon hôtel est entouré de trois autos de police et de nombreux policiers qui empêchent tout le monde de s’approcher.

Je vais me stationner tout près et je marche jusqu’à eux, craintive de me faire tirer, crevée par ma journée de quatorze heures de route (seize si on compte le décalage). Non, on peut pas te laisser entrer. Non, on ne sait pas si ça va être long. Non, on ne peut pas te dire ce qui se passe. Il ose même me suggérer d’aller prendre un café et de revenir plus tard. Heu…

Je tourne un peu en rond, je vais faire le plein, histoire de m’occuper, je demande au commis s’il sait ce qui se passe – un autre non – et, après une heure sans changement, je décide de poursuivre ma route et de trouver un motel en chemin.

La Fit commence à faire un peu de bruit, ça sent le chauffé quand je m’arrête, et mon chat en profite pour se sauver et moi de le rattraper à grand-peine. Je me retiens de pleurer, je me dis: c’est pas grave, on se calme, on va y arriver. Mais je perds espoir. Je suis perdue en Ontario, mon cellulaire ne pogne pas vraiment, il est passé minuit, je suis crevée et probablement dangereuse au volant, mon char sent le chauffé et la litière, et tous les osti de motels que je passe sont complets, ceux de Thunder Bay sont tous complets, il n’y a de place pour moi nulle part.

Hors de question que je dorme dans mon auto. Je veux une douche et un lit. Ah, je veux aussi une prise de courant – mon fil pour brancher mon cellulaire semble avoir lâché, il me reste 20% de batterie. Je m’arrête dans un dépanneur perdu, j’achète un nouveau fil. Non, il ne fonctionne pas plus. Bon… c’est peut-être la plug de l’auto qui ne fonctionne pas; on l’avait déjà fait sauter avec un moteur pour gonfler un matelas de camping, en 2013.

À trois heures et demi du matin, je trouve un motel à Shreiber, Ontario, juste au nord du Lac Supérieur, qui n’affiche pas complet. Mais pas « pas complet » non plus. Je sonne à l’intercom. Il a une chambre. Miracle.

Je paie, je déménage mon stock à l’intérieur, incluant mon chat caché (aucune idée si c’est permis ou pas; je n’ai pas osé demander) et je branche avec frénésie mon cellulaire (maintenant réduit à 10% de batterie) à la prise murale.

Il ne charge pas.

Je me dis: c’est peut-être mon fil. Je branche donc ma caméra. Non, ça fonctionne.

Donc… si ce n’est ni le fil, ni les prises… c’est le cellulaire. Bon, je fais quoi, là, perdue en Ontario sans cellulaire? Heureusement, je persiste, j’enlève mon case chinois à cinq piaces, j’enfonce le fil plus profondément, comme si je voulais le passer au travers du criss de téléphone, rien à faire, je rage, j’envoie quelques messages texte pour avertir ma famille (vous imaginez-vous sans nouvelle de votre fille de 26 ans, après qu’elle vous ait dit, à minuit, perdue en Ontario, que la police l’empêchait d’aller se coucher?) et je ferme le téléphone.

Et là il commence à charger. Et moi je commence à pleurer. (Encore.) Je vais me coucher, mais je suis à peu près incapable de dormir. Je sens l’adrénaline qui me coule par le nez, j’ai mal partout, j’ai peur que mon chat ne scrappe quelque chose ou qu’il réveille quelqu’un, je gèle et j’ai chaud, bref, je me tourne et retourne et après peut-être trois heures de sommeil je me lève à neuf heures trente le matin.

13 juillet 2016 (jour 15)

Douche rapide, ramener le chat incognito dans ma voiture (dans le stationnement bondé où le dude qui m’avait loué la chambre voulait vraiment faire la conversation pendant que je priais mon Azzie de fermer sa gueule, sorry, I gotta go, long day ahead, driving to Quebec) et je m’en vais pour ma deuxième journée sur la route.

Il fait beau, trop beau; on crève, mon chat est fâché, je lui fais une tente avec une couverture pour qu’il soit à l’ombre. Le vent des grands lacs me bardasse, la Fit continue parfois avec ses bruits bizarres mais je mets ça sur le compte de n’importe quoi – le vent, la chaleur, la route maganée, n’importe quoi mais pas de problèmes de mécanique, pas là, non.

Entre-temps, j’apprends ce qui s’est appris à mon hôtel de Thunder Bay. Un gars s’est enfermé, armé, dans une chambre d’hôtel, et il a fini par se suicider le matin, les policiers ont quitté les lieux à sept heures trente. Je suis triste pour ledit gars, mais je suis contente de ne pas avoir attendu (et surtout contente de mon délai d’une demi-heure de ce matin-là; arrivée une demi-heure plus tôt, je me ramassais dans tout ce bordel-là, j’aurais déjà été dans ma chambre et je me serais fait sacrer dehors, ou, j’imagine, tirer).

Je fais des pauses de temps en temps près des grands lacs, je m’extasie, enfin de l’eau, enfin une étendue qui ne se prend pas pour autre chose. Des vrais lacs, pas des étangs qu’on appelle lacs parce que sinon il n’y aurait aucun lac. Un beau gros soleil. Tout va bien. Mon appétit revient tranquillement, pas trop vite. Je peux presque sentir le sirop d’érable et la poutine. J’arrive.

Sur l’heure du souper, j’arrête faire le plein à Sault-Ste-Marie, très énervée de voir un Couche-Tard où je peux utiliser les cartes-cadeaux que je traîne depuis un an et demi. Il fait trente degrés, on crève, je me dépêche de manger mon sandwich et ma barre de chocolat et je repars. La route va bien; ce soir, je devrais être à Sudbury, chez mon grand-oncle, à jouer aux cartes.

Ben, évidemment, non, parce qu’il me fallait au moins un problème ce jour-là et que la chaleur, ça ne compte pas, c’est presque agréable.

Juste avant Thessalon, je suis au téléphone avec une amie (sur le mains libres, je ne suis pas conne), j’arrive pour dépasser quelqu’un dans une côte… mais… voyons? Le moteur cale… ma vitesse descend… et là, sur mon tableau de bord, le check engine clignote, comme il l’avait fait le Jour 1, vous vous rappelez, quand je suis partie de la job, il y a environ mille ans de ça.

Un autre câlice de misfire.

Je me range sur le bord de la route, j’appelle mon grand-père pour l’avertir, puis j’attends dix minutes, je laisse refroidir le moteur comme c’est recommandé dans le manuel de ma foutue Fit de merde, puis je redémarre, non, c’est encore là, non, ton char n’ira pas plus vite que cinquante, il fait un bruit bizarre, il fait chaud, moi et mon chat on est tannés, j’ai envie d’aller me jeter dans le Lac Huron, ou de foutre le feu à mon char et de réclamer les assurances. Mais à la place, j’appelle l’assistance routière Honda, qui venait avec ma garantie prolongée, je leur explique le problème.

Ne conduisez plus, vous allez briser votre transmission, on vous envoie une dépanneuse. On vous remorque jusqu’à Sault-Ste-Marie.

Heu, non. Je ne retourne pas en arrière. Bon okay, alors on vous remorque à Sudbury, ça va faire quatre cent balles s’il vous plaît, on sait que vous n’avez nullement quatre cent dollars vu que vous venez de vous faire semi-sacrer dehors de votre job, mais bon, il faut payer, c’est ça la vie, c’est payer.

Je paye, j’attends. J’attends et j’attends et la foutue remorqueuse n’arrive pas, pendant ce temps-là j’ai le choix entre cuire dans mon auto en plein soleil à trente degrés, ou aller me faire bouffer par les maringouins et les mouches à chevreuil enragées dehors à l’ombre. Le remorqueur m’appelle, il s’excuse, il a eu deux calls de la police entre-temps et ils sont, évidemment, prioritaires, il arrive. Une policière s’arrête et m’informe qu’il est tout près. Une heure et demi après avoir appelé Honda, il vient enfin me ramasser, trimballe le chat dans sa remorqueuse climatisée, décharge son load dans sa cours (un cas d’alcool au volant) et revient chercher ma pauvre Fit cuite, scrap, pleine à craquer.

Deux heures et demi de route jusqu’à Sudbury, on trouve le Honda et débarque le tout. Au moins, le voyage est agréable; c’est un gentil monsieur de soixante ans qui s’avère au final vraiment hilarant; on blague et on parle de sa famille, de philosophie, de morale, de lois sur les armes à feu. Il me donne sa carte d’affaires et je le remercie à peu près quarante fois. Mon grand-père me ramasse au Honda, je les appelle et laisse un message vocal à leur service, puis je vais me coucher chez mon grand-oncle, complètement et absolument crevée.

14 juillet 2016 (jour 16)

Je me lève tôt pour appeler le concessionnaire. On m’assure qu’un diagnostic sera fait dès que possible.

Entre-temps, j’appelle mes parents, et mon gentil papa propose de venir me chercher à Sudbury si la réparation est trop longue, et de revenir plus tard chercher l’auto. Donc, en bonne stressée, je me mets mentalement un temps limite pour le diagnostic. Je rappelle à onze heures et quart (« l’auto est dans le garage, on travaille dessus »), puis à midi moins cinq (« ça va aller après midi et demi »), et enfin à une heure quarante-cinq ils m’appellent.

On doit changer l’ordinateur. Encore. Mais apparemment, c’est un problème de filage, ou ci ou ça, je ne sais plus trop. On m’indique aussi que la pièce dont j’ai besoin n’existe plus nulle part dans le monde (pour une auto qui a quatre ans d’âge), mais qu’ils vont essayer de la réparer au lieu de la remplacer.  L’ordinateur va arriver la semaine prochaine. À ma question « que se passe-t-il si vous ne pouvez pas la réparer? », pas de réponse.

Mon père part de Baie-Comeau (un beau quatorze heures de route devant lui) et je vais me coucher sur le gros nerf après des parties de cartes et des larmes.

15 juillet 2016 (jour 17)

Vers sept heures le matin, mon père arrive. Il prend le temps de déjeuner, puis on se rend au concessionnaire pour ramasser mes affaires, qui encombrent toujours la Fit. Elle est grande ouverte au fond du garage, on doit donc se foutre dans les jambes de tout le monde pour la vider.

À mi-chemin du Grand Ménage, une technicienne vient me voir. « Mauvaise nouvelle, les pièces ne seront pas là avant la mi-août… » J’encaisse le choc, toute engourdie, la définition même du mot blasée. Mais, il y a un mais. Le gérant des pièces vient me voir. Ils ont une Fit dans la cours qu’ils ne peuvent pas vendre à cause du rappel sur les coussins gonflables; ils vont prendre les pièces nécessaires dedans, puis les changer lorsqu’ils vont les recevoir, à la mi-août, et tout passer sur la garantie prolongée. Et essayer de faire tout ça là, parce que c’est vendredi et qu’ils ferment la fin de semaine.

On repart attendre, mon père dort une heure, j’attends l’appel, toujours engourdie. À une heure et quart, le téléphone sonne. L’auto est prête. On part avec Azzie (qui profite d’un moment d’inattention pour s’enfuir brièvement), je ramasse mes clés et on part, rien à signer, rien à ramasser… hum.

On roule et roule jusqu’à Lachute, dans le traffic autour d’Ottawa, à chercher en vain un restaurant (ne faites pas confiance aux pancartes sur le bord de la route, elles mentent). Je mets la radio francophone; j’écoute les tounes pas-tant-bonnes en chantant à tue-tête, je m’extasie devant la pancarte Québec sur le pont de la 344, qui traverse la Rivière des Outaouais. Je suis revenue.

On se trouve un motel sur le bord de la 50, humide, limite mouillé, et on se couche, épuisés. Le stress m’empêche de dormir alors que j’hallucine des punaises de lit. Je rêve d’une auto qui fonctionne, qui est enfin réparée. C’était presque le cas. Presque.

Share Button
Publié dans Vie quotidienne | Un commentaire

La grande histoire de mon retour au bercail, partie 1

Je vous écris du patio de mes parents, à Pointe-Lebel, Côte-Nord, Québec, Canada.

Oui. Québec. La province de Québec. Pis je suis pas en vacances (en fait oui, mais pas vraiment). Je suis revenue. Laissez-moi vous raconter, en trois parties, cette histoire rocambolesque et, on pourrait être tentés de le dire, triste, voire pathétique. Ou peut-être juste vraiment étrange.

Partie 1 – jours 1-14: la Fit a des problèmes

J’ai acheté ma Honda Fit en juillet 2012, donc il y a à peu près exactement quatre ans aujourd’hui, neuve, belle, rutilante, turquoise, parfaite. Dans le temps (et on dirait plus mille ans que quatre), j’étais en couple avec mon premier (de quatre…) chum et notre Cavalier nous avait pété dans les mains.

Ma Fit a vécu trois autres chums, huit déménagements et deux chats depuis ce temps-là. Et beaucoup de kilométrage. Mais maudit qu’elle allait bien. Elle n’avais jamais eu de problème.

Jusqu’au mercredi 29 juin.

Je pars de la job à cinq heures. J’appelle mon chum, qui est aux Pays-Bas depuis quelques jours et ce, pour deux semaines, au mariage de son ami. Je démarre, mon auto fait un bruit bizarre, le check engine se met à clignoter et le moteur cale un peu, descend à cinquante, ne va pas plus vite… je m’en vais à la maison, un peu paniquée (heureusement, c’est proche), et je mets la machine Google en marche. Résultat: ça pourrait être littéralement n’importe quoi.

Le lendemain, je l’amène au garage. Diagnostic: misfire, mais ils enlèvent le code et vérifient ci et ça, tout semble être beau. Okay. Je la ramasse, et le problème revient quand je repars de la job. Problème: c’est férié le lendemain, et je dois aller passer la fin de semaine à Langenburg chez une amie. Tant pis, je prends le pickup truck de mon chum et je pars, stressée après ma facture de quatre-vingt piaces et mes problèmes soudains de Honda Fit turquoise que j’aimais dont mais que je commence à haïr.

Lundi le 4 juillet, je la ramène au garage. Nouveau résultat: je dois l’amener à un garage Honda. Évidemment, parce que je suis perdue au fin-fond du câl, le plus près est à Régina, à deux cent kilomètres de là, et mon auto, en limp home mode, ne va pas plus vite que cinquante kilomètres-heure. Donc un beau quatre heures de route.

Je pars le lendemain soir, pour un 270 minutes à chauffer semi-manuel en essayant de trouver juste le bon degré de pédale qui va pas trop scrapper ma transmission, j’arrive à mon hôtel et je m’évache. Le lendemain, petite virée au gym, puis j’amène la Fit au Honda et j’attends le diagnostic sur place.

Une heure… deux heures… après plus de trois heures, j’ai le diagnostic. On doit changer l’ordinateur. Il ne sera pas là avant le lendemain. On me donne une location. Bonne nouvelle – c’est couvert par ma garantie prolongée (tout le monde m’obstinait que c’était inutile quand j’ai acheté le char: BOOM, c’est une pièce de 1600 piaces). Mauvaise nouvelle: ma location, c’est une Grand Caravan blanche (tout ce que je déteste: Dodge, minivan, blanche). Bon, on chiâlera pas (trop).

Stressée, mais vraiment, vraiment stressée, je pars dans ma minivan poche, je vais me stationner à mon parc préféré de Regina, le sanctuaire des bernaches, et je donne des updates à mon chum. Je le trouve bizarre. Mais bon. Il est fatigué, il est parti depuis deux semaines, etc. Je marche jusqu’à un Subway pour dîner, un quinze minutes de conversations bizarres par messages texte puis, assise à ma table avec mon sous-marin, il m’envoie le dernier message qui me fait dire: okay, là, appelles-moi.

Et là, au téléphone à Regina, je me fais, pardonnez mon français, crisser là.

J’essaye de comprendre, mais je suis un peu perdue. Ça sort d’où, ça? Je suis célibataire, là? Bon, je fais quoi? On vient d’emménager ensemble il y a un mois… j’ai tout laissé derrière (encore) pour partir à Estevan, je me suis trouvé une job, et on vient de meubler l’appartement au complet ensemble, à Winnipeg, il y a deux semaines. Bon…

J’étais supposée le ramasser le soir à Regina, il arrivait de son transit à Toronto (d’où il m’a sacré là), mais je lui ai dit d’aller se faire foutre, de s’arranger, et je suis retournée à Estevan dans ma minivan encore plus poche qu’avant après avoir appelé mon entourage en leur informant des dernières nouvelles.

Il vient me voir, le soir, mais je suis encore trop en colère pour réfléchir. Le lendemain, je me pointe à la job, je finis par écrire un email à mon boss (toujours absent) pour l’informer de la situation et lui dire que je sacre mon camp. C’est ben beau, la Saskatchewan, la job, les champs pis les fermes, mais là, j’en ai plein le C, je déborde de partout, je suis tannée, je retourne au Québec faire n’importe quoi d’autre. Fuck le canola.

Vendredi, toujours pas de boss, samedi, je retourne à Regina chercher ma Fit réparée, mais sur le deux heures de retour, elle commence à faire du bruit, elle shake, elle me ressort un check engine, elle me fait brailler encore, la criss, que je l’haïs dont. Je vais me faire faire un changement d’huile et je leur demande de me donner le code. Un débalancement dans le ratio air-gaz, ou quelque chose du genre. Ils l’enlèvent et je m’en vais chez nous, je m’en vais m’écraser et ne pas penser. Dimanche passe.

Lundi, retour à la job. Mon boss est là, enfin, il m’amène dans son bureau immédiatement.

Ça n’a pas trop de sens que tu fasses deux semaines avant de partir, on aimerait mieux que tu partes tout de suite, tu vas être trop distraite, ça ne sert à rien, si tu es pour partir, pars là, avoir su que ton chum était tout ce qui te rattachait à la Saskatchewan, je ne t’aurais pas engagé, bref, il me déteste, je le comprends un peu, mais je le trouve chiant quand même, et je pars avec mes affaires, j’appelle mon ex, je lui dis: là, faut je décâlice tout de suite, parce que je n’ai plus de job.

On amène mon auto au garage, c’était juste les roues qui étaient pleines de bouette, ils les nettoient et la vibration disparaît, tout semble bien aller. On passe l’après-midi et la soirée à faire mes boîtes ensemble, à décider ce que je laisse derrière, il m’achète mes rebuts pour financer mon voyage, mon retour au bercail, on essaie de tout rentrer dans mon auto mais, évidemment, je manque de place, je laisse des trucs derrière avec promesse de me les faire envoyer par Purolator, et je dors ma dernière nuit en Saskatchewan.

Lever à six heures trente, départ à sept heures trente le mardi 12 juillet.

Share Button
Publié dans Vie quotidienne | Laisser un commentaire

Je (sur)vis

  • 25 jours après mon déménagement, tout va bien… depuis lundi dernier. Ça a été difficile de m’adapter, et j’ai essayé de digérer trop de changements en même temps. Mais depuis lundi j’ai retrouvé une certaine routine.
  • Le déménagement a bien été. J’avais hâte, pour dire vrai, j’avais hâte que ça soit fait. Fidèle a mon habitude, les boîtes étaient déballées en vingt-quatre heures.
  • J’ai mangé moins bien que d’habitude depuis et j’ai fait moins d’exercice, mais je blâme le stress et l’adaptation. Ça arrive, et je suis revenue a mes bonnes habitudes.
  • Le canola commence a fleurir, le blé s’en vient haut, tout pousse. On a eu orage par-dessus orage en juin, mais les journées sont généralement belles et ensoleillées.
  • Je me suis acheté une bicyclette! Rouge et brillante, le rêve d’un enfant de cinq ans. Bel achat rentabilisé puisque je l’ai utilisé deux jours sur trois depuis deux semaines. J’aime marcher pour aller partout mais j’aime encore plus pédaler! J’ai même fait une épicerie a vélo.
  • J’aime bien ma nouvelle job. C’est vraiment très relaxe et j’apprends tranquillement, j’aime beaucoup l’équipe (moi qui ai toujours préféré travailler avec des hommes, je suis servie; sur quatorze, nous sommes deux femmes). J’ai ramassé mes bottes de travail (des grosses Dakota beiges a cap d’acier) et j’ai reçu mon casque et ma veste de sécurité hier. Je me sens comme une vraie. Ou comme un enfant qui joue avec un costume.
  • J’ai enfin commencé à lire les Game of Thrones, merci à Marie qui m’a fait cadeau du premier et mon chum qui m’a envoyé le deuxième incognito. Quand j’aurai terminé les romans je veux écouter la série. (Au rythme ou je vais, ça va arriver dans un mois…)
  • J’adore mon nouvel appartement et j’ai hâte de le partager ici. On a encore quelques trucs à faire – entre autres, trois meubles a bâtir – mais ça devrait être terminé d’ici six semaines.
  • Je me suis abonnée au gym local et j’ai recommencé une routine régulière cette semaine après l’adaptation normale des premières semaines. Je vais parler de mon expérience en détails dans un prochain article. Je suis retombée en amour avec les goblet squats ce matin.
  • Mon chat aime l’appartement autant que moi. C’est super ensoleillé donc il fait de grosses siestes dans les plaques de soleil. Il a beaucoup plus d’espace pour courir (ce qu’il fait de plus en plus) et il mange moins qu’avant. On lui a fait pousser de l’herbe a chats (pas du cataire (catnip), juste une sorte d’herbe que les chats aiment manger) et il le déguste tranquillement. Demain je lui achète une laisse et un harnais pour pouvoir le promener dehors cet été. (Oui, je vais promener mon chat. Si il veut. Il est spécial, je pense qu’il va aimer.)
  • J’ai un été bien rempli qui s’annonce. Mon chum revient des Pays-Bas dans une semaine et quelques jours plus tard, son amie et sa mère viennent visiter pendant deux semaines. Ensuite c’est happening par-dessus happening, des plans de camping et de petits voyages de fins de semaine, puis la moisson commence.
  • En résumé, ouiouioui, je suis très heureuse!
Share Button
Publié dans Vie quotidienne | Laisser un commentaire

Face aux jugements

Je ne crois pas trop au true calling. Enfin, pas pour moi-même. Quand j’étais très jeune, je voulais être ballerine. Ensuite, vétérinaire. Je pense que pendant presque dix ans, c’était mon idée: vétérinaire, parce que j’adore les animaux, ça semblait juste logique. Ma mère me parlait de l’école de Saint-Hyacinthe. Un jour, elle m’a expliqué que d’euthanasier des animaux de compagnie malades, vieux ou souffrants ferait partie de ma job. Et j’ai décidé de ne pas être vétérinaire.

Au secondaire je ne savais vraiment pas quoi faire de ma vie et je changeais d’idée aux deux mois. Je suis passée de designer graphique à médecin. J’ai consulté les conseillers en orientation du secondaire et du cégep. Les résultats de mes tests donnaient toujours des résultats de personnalité minables – le genre de combinaison avec seulement quelques chemins de carrière possibles, combinant mes fortes habiletés de logique et d’organisation à une créativité débordante. Enseignante ou cartographe, genre. Je ne fittais nulle part, comme d’habitude.

J’ai fini en comptabilité un peu par hasard, choisissant le programme technique après un mois en sciences humaines à détester les cours de (pop)psychologie. Je trouvais mes stages plates, j’ai donc commencé une aventure littéraire un peu hasardeuse à l’université avant d’abandonner après une session et demi, découragée par la grève étudiante et les prospects d’emploi peu reluisants.

Je me suis toujours débrouillé dans des jobs de bureau génériques, toujours trop efficaces et en manque de travail parce que je vais trop vite. J’ai fait une tentative en travail autonome où j’ai été capable de me faire une base de seulement trois clients (dans un village de mille habitants, il fallait s’en douter, mais j’ai essayé, au moins). Puis je me suis ramassé dans un bureau d’avocats à découvrir que les lois provinciales sont vraiment différentes entre la Saskatchewan, le Manitoba et le Québec. Et dans trois semaines, je vais commencer une nouvelle job dans un grain elevator, Richardson Pioneer, à faire quarante tâches différentes avec absolument aucune base en agriculture, en marketing du grain et en santé-sécurité avec une crew de trente gars sur un train. Je suis excitée.

Certains de mes amis du secondaire savaient ce qu’ils voulaient faire à quinze ans et ils font exactement cela aujourd’hui, onze ans plus tard, et ils sont heureux. Je les ai souvent enviés, de savoir où ils s’en allaient. Mais je réalise aujourd’hui qu’ils représentent une minorité de ma génération (et, probablement, de celles avant et de celle d’après- mais je ne sais pas, je n’en fais pas partie). La vérité, c’est qu’à vingt-six ans je ne sais toujours pas ce que je fais, et je suis pas mal sûre que dans quarante ans je ne le saurai pas plus. La différence c’est que ça ne me dérange plus.

Depuis que je date un fermier, c’est un peu différent. J’ai longtemps hésité à me lancer dans cette relation à cause de ça. Quand je suis déménagée en Saskatchewan en février 2015, je ne savais absolument rien sur l’agriculture. Comme la plupart des gens qui ne viennent pas de ce milieu-là, j’avais une idée un peu romantique et outdated de la chose, je m’imaginais la machinerie utilisée il y a cent ans, le pain fait maison trois fois par semaine par une femme en tablier, les neuf enfants pondus à un rythme régulier. Bon, c’est un peu con à admettre aujourd’hui, mais c’est vraiment l’idée abstraite que je me faisais quand je voyais les fermiers dans leurs gros tracteurs John Deer, ces monsieurs en chemises carreautées qui me faisaient toujours un signe de la main quand je les croisais sur le chemin de gravel.

Quand j’ai commencé à fréquenter mon fermier, il a rapidement démenti les idées romanesques et passées que j’avais sur la vie agricole. Mais je me suis découvert une espèce de fascination enfantines pour cette vie-là et, même si j’étais encore très incertaine l’hiver dernier, je me suis rapidement abandonnée à l’idée de, peut-être, faire ma vie sur une ferme. Puis cette idée s’est transformé; au lieu de subir l’horaire et les contraintes en retrait, en observatrice et presque-victime, j’avais envie d’y participer.

Je n’ai aucun background là-dedans. Avant l’été dernier, je tuais involontairement chaque plante verte qui atterissait dans un de mes appartements. Je n’avais jamais fait pousser un légume de ma vie et ma seule expérience à ce sujet avait été la serre de mes grands-parents, pleine de laitues et qui sentait bon le printemps et la vie. L’idée de devenir fermière sonnait ridicule à mes oreilles, donc je n’en ai parlé à personne à l’exception de mon chum. D’abord réticent (difficile de renvoyer sa propre femme de l’entreprise si elle casse un tracteur), il a fini par s’ouvrir à l’idée et, maintenant, on en parle ensemble avec entrain, sans faire de plan précis parce que je ne sais pas vraiment dans quoi je m’embarque, mais j’ai envie d’apprendre.

Il y a une semaine, je suis allée passer la fin de semaine à la ferme, à Estevan. L’ensemencement battait son plein et, de retour de Régina samedi, avec de la pluie annoncée pour les prochains jours, le plan était de finir de planter le blé avant la douche. J’ai donc passé le reste de la fin de semaine à bord de différents véhicules – tracteur, camion-remorque, pick-up de mon chum, pick-up de son père, et le flatbed de la ferme aux gros sièges mous, à ramasser ci et ça, donner un lift à un tel jusqu’au champ, puis de onze heures le soir à une heure du matin, nous avons planté le blé, descendant et remontant dans le John Deer chaque fois que quelque chose bloquait, un thermos de café et du pain aux bananes dans le sac à provisions, combattant la fatigue et s’extasiant devant la gigantesque aurore boréale qui illuminait le ciel aux petites heures.

Il y a quelque chose d’extrêmement attirant, pour moi, dans la vie de ferme. Particulièrement le busyness – il y a toujours quelque chose à faire, c’est difficile de s’emmerder comme c’est ma tradition depuis six ans. Si on n’est pas dans le champ à ensemencer, arroser ou récolter, il y a toujours des machines à entretenir ou à réparer, des plans à faire, des roches à ramasser, des relations à entretenir. Le système agricole, à première vue plutôt solitaire – les fermes sont loin, les journées sont longues et parfois frustrantes – est formé d’un réseau tissé très serré de professionnels et fait rouler l’économie aussi loin que l’on peut imaginer. C’est presque réconfortant d’être au centre de tout ça, d’être la personne qui plante le canola et qui s’en occupe jusqu’à la moisson, canola qui sera utilisé pour l’huile que vous avez dans votre garde-manger. C’est un immense système de vente et d’achat – machines, grains, fertilisant, récoltes – de production et de transformation, d’entretien et de réparation. Il y a plus de cent personnes qui ont travaillé sur votre huile de canola, depuis le représentant agricole qui a vendu le grain au fermier jusqu’à l’employé de l’usine qui a extrait l’huile de la plante.

Donc, ça m’intéresse. Mais quand j’en parle, et particulièrement aux gens de Saskatchewan, il y a une immense réticence. Je suis une travailleuse de bureau, je me maquille, j’ai de beaux ongles, je suis assise à longueur de journée: je pense que personne ne m’imagine conduire un tracteur, et encore moins le réparer. Le fait que je suis une femme n’aide probablement pas – ici, les femmes sont des farmwives, pas des farmers; elles aident dans les grosses périodes, mais sinon, elles sont occupées à nourrir tout le monde et à faire du ménage. Donc, quand j’en parle, tout le monde m’avertit. « Tu fais une erreur. N’embarque pas là-dedans. Tu n’aimerais pas ça. » Ou bien « si tu commences à aider avec les travaux, ça ne s’arrêtera jamais. Plus tu en fais, plus ils vont en exiger de toi. »

C’est assez insultant de se faire parler comme ça, et je pense que ma légendaire tête de cochon canadienne-française me pousse encore plus vers l’agriculture, juste parce que tout le monde me dit que je ne devrais pas.

Je suis restée debout jusqu’à deux heures et demi du matin pour planter du blé, mais j’ai vraiment aimé ça. J’ai dormi comme je n’avais pas dormi depuis longtemps, le sommeil du juste, comme on dit. Et le lendemain matin, je me sentais énormément d’énergie, j’étais prête à recommencer.

C’est peut-être juste une phase, comme ma phase vétérinaire. Peut-être que mon chum va m’expliquer la version agricole de l’euthanasie qui va me faire changer d’idée. Ou peut-être pas. Pour le moment, j’ai vraiment beaucoup de plaisir à apprendre, parce que je ne sais absolument rien, et j’adore les journées passées à l’extérieur, même dans le mauvais temps, à travailler, à être utile, à utiliser mon cerveau autant que mon corps, à écouter les explications, à apprendre des termes et à faire juste mon gros, gros possible. J’ai hâte de voir les plantes pointer dans la terre fertile, pousser, pousser jusqu’à la récolte en août, de m’émerveiller devant les kilomètres de blé, de canola, de lin, de lentilles et de pois. J’ai hâte d’apprendre à conduire toute cette machinerie immense, de surpasser ma peur et de relever chaque petit défi. J’ai hâte de me réveiller dans quarante ans, un matin de juillet, et de regarder le champ devant ma maison en buvant mon café. C’est encore romantique, mais c’est aussi réel. J’ai envie de me salir les mains, j’ai envie de faire partie de votre huile de canola.

Share Button
Publié dans Opinions, Vie quotidienne | 2 commentaires